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vendredi 20 juin 2025

Europe Nouvelle


« Pardon pour ces visions, c’était un peu de mauvaise humeur »
- Jacno

Inefficace et laide comme le savait l’être l’époque, la gare internationale me filait le cafard. Ce n’était déjà pas un bâtiment particulièrement gai, alors imaginez sous la pluie !… Ma chaussure droite ayant renoncé au concept démodé d’étanchéité, je choisissais quant à moi de renoncer à toute forme de sympathie à l’égard de ce qui m’était contemporain. Le futur sera mesuré, ou ne sera pas.

Encore une heure à tirer au milieu de ce réseau de couloirs labyrinthiques. La nonchalance de l’opératrice qui annonçait les retards et les changements de dernière minute accentuait l’ambience de complot permanent contre la possibilité de mon voyage. Dieu me garde d’être un jour prisonnier à perpétuité dans l’Enfer démocratique. Combien d’observations invraisemblables, combien de visions cauchemardesques ! La ville, dans la bise de l’hiver, était parcourue de fonctionnaires européens arborant des rase-pets en polyester partant joyeusement standardiser autant de pays que possible à grands coups d’aides internationales et de campagnes de propagande. Désarroi esthétique et moral. Le suicide ou la lutte armée comme seuls espoirs.

Pour passer le temps, je laissais trainer mon regard sur les vitrines des entreprises de tour-operator, forme de voyage aussi démodé qu’une liasse de travellers-chèques. Entre deux palmiers plastique, leurs affiches publicitaires déployaient un fantasme balnéaire dépourvu d’exotisme et d’aventures. Un fantasme un peu lugubre, derrière le vernis ensoleillé, calibré pour piscines à vagues de complexes hoteliers. Tourisme et UE, bonnet blanc et blanc bonnet.

Je sentais ma passion pour le style générique, ou international, de ces établissements publics me quitter petit à petit. Alors que le souffle tiède de la dépersonnalisation dilatait d’habitude pour moi une sorte d’espace creux au sein du monde, un espace de sérénité, il me semblait désormais brûlant comme l’alcool.

Mon train venait une nouvelle fois de changer de voie.

vendredi 8 septembre 2023

Époque d'un cœur dépouillé

Jean-Claude Götting, "QUIT"

"Vous êtes trop et trop peu dans ma vie. Trop pour que je puisse aimer quelqu'un d'autre. Trop peu pour me combler et me satisfaire. Vous me donnez trop pour que je puisse cesser toute relation avec vous sans un déchirement affreux. Vous me donnez trop peu pour que ce peu ne soit pas aussi insuffisant et douloureux que le rien. Votre amitié m'est une torture, et la rupture de cette amitié me serait une torture elle aussi. Vous êtes comme un couteau dans mon cœur. L'y laisser, ça fait mal. Mais l'arracher! Je me viderais de ma vie. Je suis écartelée entre mon amitié pour vous, mon besoin spirituel de vous, mon besoin d'être aimée spirituellement par vous, — et mon désir d'amour, mon désir de vivre, fût-ce quelques mois seulement, ma chair qui, elle aussi, a un besoin légitime d'être aimée. Si je ne veux pas vous perdre, il me faut sacrifier ma chair. Il me faut mourir vierge, ou oublier jusqu'à votre nom."

- Henry de Montherlant, Les Jeunes filles

samedi 31 décembre 2022

Prisonnier du continuum (2)

 

Il aurait dû être capable de profiter de ses jours de congés réglementaires sans difficulté. Du repos, un peu de lecture, une hygiène de vie saine. Il repensait à ces directives de l’Entreprise tout en tirant rêveusement sur sa cigarette. Plutôt que de se reposer, il avait pris de l’avance sur les dossiers de l’année à venir. Pourquoi s’infliger cela ? Le système de contrôle tentaculaire de l’Entreprise exerçait-il une emprise si forte sur lui ?

C’est à cet instant que la température de l’ordinateur grimpa. Le souffle de ses ventilateurs s’accéléra avant de s’éteindre dans un petit cri strident : la machine avait planté. Il la redémarra avant de s’enfoncer, jusqu’à s’oublier, au plus profond de ses entrailles. Car autant les ordinateurs semblent clairs du dehors, autant ils sont confus en dedans. Modèle de labyrinthes et centre de minotaures. D’infinis enchevêtrements de mots fracturés en un kaléidoscope de documents, bifurquant sans cesse vers des coins à chaque fois plus obscurs de la machine. Ces lignes de textes entortillées les unes aux autres ressemblaient plus à des incantations qu’à des discours cohérents. Des passages repris, raturés et réécrits tant de fois qu’on avait fini par en oublier le sens. Et pourtant, la machine, elle, les comprenait. Héritage prophétique dément.

Son travail consistait à assurer la qualité des logiciels. Trouver les causes des incidents, déceler les défauts de conception et appréhender leurs conséquences. Comprendre pourquoi. Moitié enquêteur, moitié archéologue. Coincé entre le cybernétique et l’occulte. 

Les différents éléments du réseau informatique étaient comme des essaims sans stratégies communiquant en claquant anonymement leurs mandibules à cristaux liquides. Il devait trouver son chemin à travers ce bruit en direction de la Réponse. Il était à l’affut des mutations imperceptibles du Code dans les coulisses de son appartement monastique, hors du monde.

Dès qu’il se relâchait un instant, des images lui arrivaient par intermittence. Flashs d’un corps blond, sourire conciliant et regard joyeux. Puis un atroce sensation de vide. C’était le signe qu’il fallait redoubler d’attention. Se concentrer sur le puzzle. Il était bien plus prisonnier de ses sentiments que de la société de contrôle.

Les dossiers qu’il traitait actuellement étaient des plus épineux. L’Entreprise avait entamé un rapprochement, lucratif il va sans dire, entre le milieu du software et l’armée. Il avait été choisi pour s’occuper de l’assurance qualité des deux premiers prototypes. D’abord, un logiciel destiné à l'entraînement des équipages de véhicule de combat d'infanterie. Dans un décor montagneux, rocaille en polyèdres, des chars d’assaut minimalistes devaient repérer puis détruire des villages, des hélicoptères, d’autres chars. Les personnages en fil de fer qui traversaient l’écran étaient-ils des militaires ou des civils ? Le manuel d’utilisation ne le précisait pas. Et il ne cherchait pas à le savoir.

Le second projet l’intéressait beaucoup plus. Un light synthesizer, un générateur d’images synchronisées sur une piste sonore. Tandis que le son pénétrait les algorithmes, les animant d’un souffle inédit, des motifs, similaires aux mandalas qui avaient fasciné les hommes depuis des millénaires, apparaissaient sur l’écran. Ce dernier se transformait petit à petit en une fenêtre ouverte sur une version corrompue du Magicien d’Oz. 

Le but d’un tel logiciel, financé en partie par des militaires, lui échappait. Une forme de divertissement non compétitif, pas d'ennemis, pas de morts, juste de la lumière et des couleurs. Des bêtises de hippies sans intérêt. À défaut de succomber au « dérèglement des sens », il se posait quelques questions.

1 - Qui en était l’auteur ? Certains commentaires du code était signés « John Ox ». Un illustre inconnu. Et pourtant, un véritable maître du vertige fusionnant les circuits électroniques et les notes harmoniques en une étrange géométrie du délire.

2 - Était-ce réellement pour ses qualités professionnelles qu'il avait été engagé pour ce job ? L'Entreprise comptait des dizaines d'ingénieurs qualité au moins aussi talentueux que lui. Et pourtant, on avait insisté pour que ce soit spécifiquement lui. Une âme en peine tournant en rond dans le salon décati de son appartement, fuyant tout contact humain. Comme si, avec lui, on ne craignait pas de voir fuiter les secrets déposés au coeur des bandes magnétiques de la disquette. Au fond, peu lui importaient les véritables motivations de ses employeurs. Il avait un puzzle tout neuf à triturer afin de lui changer les idées.

À son réveil, les images habituelles d’amour désespéré qui le hantaient avaient disparu. Ni beauté blonde, ni sensation de vide. Juste une légère migraine. Pas de quoi l'empêcher de reprendre le travail.

Le code du light synthesizer était particulièrement ingénieux. Cryptique mais brillant. Des nombres a priori arbitraires émaillaient le code, le rendant quasiment illisible tout en restant fonctionnel. Que signifiait 0x5f3759df ? Il était presque hypnotisé par les prouesses de cet algèbre psychédélique. Les vecteurs unitaires dansaient la tarentelle dans des espaces qui n'étaient presque plus euclidiens. Les virgules flottantes de 32-bits ondulaient comme des tritons dans un océan électrique. Un véritable bijou d'ingénierie. Un cristal noir.

Les jours - et les nuits - passaient sans qu'il ne trouve de failles dans le programme. Son travail était de toute évidence terminé. Et pourtant, il ne pouvait s'empêcher de continuer à fouiller le light synthesizer. Jusqu'à l'épuisement parfois. Une obstination irrationnelle le poussait à revenir incessamment au mystère de ces formes.

Il était de plus en plus détaché du monde, victime d'une surprenante forme d’apathie. Plus d'images, plus de rêves, plus rien. Devant son écran, il avait le sentiment de perdre le contrôle sans pour autant être capable de s’arrêter. John Ox, le Minotaure au coeur du labyrinthe, l’avait maté.

Il avait très peu de souvenirs de la suite. De la raison qui avait amené les hommes en noir à pénétrer son appartement. Il les regardait, sans rien dire, fouiller ses notes et exporter des données depuis son ordinateur. Il saisissait parfois des bribes de conversations. Sans qu'elles ne l'intéressent particulièrement. « Temps d'incubation du sujet... heures d'exposition par jour... sans discontinuité... effet psychoactif... » La migraine reprit. Dans un dernier éclair de lucidité, il se dit qu’il aurait bien aimé revoir le visage apaisant de cette femme. Mais le travail passe avant tout.

jeudi 6 octobre 2022

Prisonnier du continuum (1)

Lent mouvement des vagues, murmure de la pluie, ambiance crépusculaire de rase campagne assurée par grillons et grenouilles. Paysages hi-fi. Depuis que j’avais arrêté l’automédication à base de bières d’importation, les disques de relaxation étaient ce qui se rapprochaient le plus d’un antidépresseur. De toute façon, on ne trouvait plus que ça dans le rayon « Musique » des hypermarchés. L’époque était au bouddhisme, à l’ésotérisme New Age comme à l’éloge permanent de l’innovation technologique, puissants anesthésiants.

« L’Art a pour principale mission le bien-être de l’individu et du citoyen. Une oeuvre d’art qui n’est pas destinée à agir positivement sur le spectateur ne mérite pas d’être glorifiée », avait un jour asséné le ministre de la Culture avant de passer une loi sur la régulation des produits culturels. On baignait alors déjà dans un univers océanique : images fluides, sans forme, espaces indéterminés, sons planants.

Allongé dans le lit de mon appartement-capsule - un meublé de dix mètres carrés « prêt-à-vivre » - je contemplais, désormais au son du piaillement d’oiseaux robotisés, le vide. À proprement parler : tous mes meubles étaient dissimulés derrière des murs d'aggloméré recouvert de stratifié blanc. La couleur la plus neutre possible mais luisante. Dans cet intérieur rien n’avait été pensé pour résister durablement à l’épreuve du temps. Locataire compris. Pourtant, les contrats s’étaient arrachés comme des petits pains car ces appartement, tels des wagons plombés, nous accordaient l’immunité diplomatique face à l’Histoire. « Vous verrez, grâce à cette architecture d'intérieur complètement design, fatigue et efforts sont réduits au minimum », m’avait vanté le promoteur. Éloge d'une vie simple pour hypocondriaques camés à la consommation, citoyens convulsif d'un État thérapeutique.

À travers l’unique fenêtre de l’appartement, le centre-ville de la Capitale, masse continue mal proportionnée d’immeubles, étalait sa monstrueuse banalité. Bureaux, logements, hôtels, hypermarché, parking et centres de loisirs indifférienciables. Toujours la même rengaine depuis la canonisation de Reagan : discount et dollars. La Capitale baignait dans une légère bruine qui diffractait la lumière clinique des bureaux de verre et de métal poli en une sorte de halo opalin. Comme si elle était toute entière un mirage ultra-moderne. Mais avec quelle possibilité d'oasis ? Dans la nuit trouée par les projecteurs de police, privée de son foisonnement d’aventures et de rencontres, comment retrouver l’énergie de vivre ? 

Je me levais et, tirant une trappe sur le mur, dévoilait mon ordinateur. Solide carcasse d’acier, parallélépipède inamovible tout en lignes horizontales et verticales. Sobre, fonctionnel, rigoureux.

En tapant une adresse cryptique dans le navigateur, je me branchais sur une radio pirate des enclaves suburbaines. Le casque vissé sur le crâne je plongeais dans un hyperespace de percussions métalliques. Breakbeat, ‘ardkore, jungle, liquid funk, jump-up, comme autant de mots de passes pour quelques élus bruyants et vulgaires perdus au milieu de l’apocalypse de la nouvelle modernité. Ce grondement syncopé venu des profondeurs des machines matérialisait étrangement l’absolue mélancolie de nos vies dans la banlieue universelle. Des existences entraînées dans une série de ruptures, de tournoiements et de brisures semblables à la manière dont étaient traitées les lignes de basses et les caisses claires. Des boucles technos à durée potentiellement infinie, comme en autarcie.

Au milieu de cet incendie de sons, je fermais les yeux pour essayer de me rappeler, avec une nostalgie trouble, le choc des lasers des stroboscopes, les danses furieuses, le tremblement physique et les chevauchées sauvages sur le dancefloor. Dehors, les rues piétonnes à sens unique et les points de retrait de marchandises n’encourageaient pas au contact. Et ce n’étaient pas les pulsations impeccables, calibrés par des neuroscientifiques, qu’on diffusait dans les bars lounge qui amélioraient les choses.

Je me fondais dans ce vacarme psychotique et sombre comme avant dans le son océanique des environnements musicaux synthétiques. Ma vie n’était plus que cette oscillation constante entre convulsions et nappes apaisantes. Bouffées d’euphorie dopées à la vitesse contre remords contemplatifs. Schizophrénie anti-mélodique.

Au fur et à mesure que la nuit avançait, les rythmes se changeaient en rumeur. Ils devenaient moins frénétiques, comme maintenus en suspension. Pour accompagner cette nouvelle ambiance, je lançais la première disquette d’un vieux jeu d’aventure au classicisme néoplastique. L’écran, transformé en curieux damier polychrome, laissait schématiquement apparaître des personnages, des maisonnettes, des arbres, des créatures fantastiques, des grottes, parfois un mot ou deux. Chaque anfractuosité dans cette laborieuse mosaïque de cubes colorés appelait à la curiosité. Les nappes poussiéreuses de synthétiseurs qui s’échappaient des cryptes comme un souffle achevaient de m’entrainer dans ce fantasme gamin d’aventurier.

Je semblais rêver tout éveillé, à m’inventer des contes comme un enfant, en face de ma machine. Cet espace vide, aux couleurs parcimonieuses, aux polygones exsangues et anguleux, me paraissait presque aussi vivant que le monde extérieur. Le coeur chaviré par autant de tournants au dessus du vide, ectoplasme tortillant, je disparaissais entièrement dans ce jeu vidéo, dans cette musique électronique, ces plaisirs de bas étages et fiers de l’être.

Sans un mot, fidèle à sa figure de prétorien underground, le DJ mit abruptement fin à son mix. De nouveau, je me retrouvais projeté, par l’éclat du lourd silence, au milieu de l’appartement. Quoique désemparé par le retour brutal à la misère ordinaire, je savais bien que dans le capharnaüm high-tech la musique et le divertissement ne s’arrêtaient jamais vraiment. Je me trainais jusqu’à mon lit et appuyais à l’aveugle sur les touches en caoutchouc de la chaine hi-fi pour glisser lentement dans un monde factice d’air et de chaleur.

En rêve, j’accumulais des kilomètres sur des sentiers qui ne me menaient jamais nulle part, perdu au milieu d’une Méditerranée secrète. J’étais entouré de blondes et magnifiques fleurs sauvages dont les fruits mordorés semblaient porteurs de frissons éphémères. Dans cette fournaise des mers du Sud, l’esprit réduit par une extrême cuisson, je m’approchais d’une bastide. Le vert des pins, l’odeur balsamique de la résine scintillante, la blancheur du calcaire de la falaise là-bas. 

Je contournais la bâtisse aux effluves d’armoire à linge pour découvrir une piscine. Un beau puit turquoise dont le fond brillait comme les éclats d'un masque indien brisé en tessons de formes libres. Sur ses rebords, l'eau faisait courir de lumineux et mouvants filets. Marbrure impalpable et hypnotique. Je me sentais rassuré dans ce climat apaisé de tons fins. Blancs doux, rouille dorée, gris d’argent pareils aux éléments d'une mosaïque byzantine.

J’entendais l'eau tomber d’un corps tandis qu’il sortait de la piscine. Un corps archaïque éblouissant de santé. Beauté sportive, hanches étroites, poitrine de bronze drapée dans les plis d’un voile transparent. Des grains de beauté épinglés sur la peau comme autant de perles noires.

Mais ce corps svelte, pilotis indiscutable du peu de stabilité que je conservais encore, s’éloignait inexorablement. Le désarroi que je ressentais serait-il aussi éphémère que les traces de pas mouillés qu’on laisse sur les pierres chaudes ? Ou bien demeurerait-il ? Offert au soleil, détaché de tout, les images réelles et imaginaires se mélangent si parfaitement. Après être resté un long moment à contempler les vagues étrangères, je me réveillais dans la Capitale et m’allumais une salutaire cigarette.

lundi 4 avril 2022

En résumé


« Je n'ai pas encore trouvé de drogue qui puisse vous faire planer autant que le fait de s'asseoir à un bureau pour écrire, d'essayer d'imaginer une histoire, aussi bizarre soit-elle, autant que le fait de sortir et de se plonger dans la bizarrerie de la réalité et de faire un petit tour sur l'Autoroute des Fiers. »

- Hunter S. Thompson

samedi 2 avril 2022

Parenthèse lumineuse

« Le moment idéal réside justement dans cette licence exempte de soucis : c'est le dimanche de la vie, qui nivelle tout et éloigne tout ce qui est mauvais. »
 
- Hegel

La lumière tombait, oblique, à travers les persiennes. De longues zébrures étincelantes s'étalaient paresseusement sur le mobilier intérieur, donnant à l’ensemble un aspect étouffé.  On eut soudain dit que quelqu'un avait coupé le son. La marmaille en patinette, les grosses automobiles qui suent du pétrole irisé, les pochards bruyants, les maraîchers hâbleurs, toute la faune et la flore du vacarme organisé n'avaient pas encore rompu cette solennité antique. Ainsi, cette drôle de lumière des dimanches matins de printemps, illuminant crûment le désert pierreux des rue des Paris, pouvait insuffler à la ville cette sublime sensation de liesse retenue.

Derrière les persiennes, on s'accordait parfaitement à ce rythme silencieux. On entendait juste le tissu des draps. Fier de ne rien faire, l'homme se transforme en voyageur immobile propulsé à tombeau ouvert sur une autoroute mentale hallucinatoire. Rêver, sans autre finalité, au-delà des contingences. 

Les dimanches de la vie, baignés de soleil, sont une Atlantide d'avant les vagues. À l'abri, on y oublie tout : les bilans tactiles d'histoires d'amour déçues, les chutes de la Bourse, la politique, la médiocrité. Délivré de tout accablement, il n'est plus besoin de sortir dans le monde. Cet isolement terrible - quand pourrait-il être aussi beau ?

samedi 26 mars 2022

Businessman blues (1)


« Drôle de vie que nos vies suspendues aux femmes »
- Pierre Drieu La Rochelle, Le Feu follet

Tout en bas du building, sous la pluie, les lumières mêlées des réverbères et du traffic faisaient scintiller les passants. Petites lucioles travailleuses s’agitant entre les cubes de verre. Vue depuis l'épaisse baie vitrée de la salle du conseil d'administration, la vie grenouillante de ce quartier d’affaire - son dynamisme anonyme - se transformait en un spectacle muet

Seul Wilson y avait prêté attention. Les autres membres du conseil semblaient trop occupés à s'imposer mutuellement, photographies à l'appui, le récit de leur dernier voyage d'affaire exotique, sur un mode de dissertation d'écolier type « Racontez vos vacances ». Wilson, qui occupait un poste aussi fondamental qu'obscur d'analyste statistique, ne quittait jamais le siège. Soldat d'arrière-garde - sens de l'exemplarité, absence d'ambition, ardeur à la tâche et engagement total - il était là pour faire son travail et n'attendait aucun bienfait de l'entreprise.

Lors de ces interminables réunions, il regardait ses éminents collègues avec un étonnement toujours renouvelé : leurs façons débraillées, leurs longs cheveux d'artiste soigneusement entretenus, leur joues tannées au soleil d'on ne savait quelle station de ski à la mode, leurs vêtements décontractés, comment de tels zouaves avaient-ils fait pour se retrouver ici ? Ce qui le surprenait le plus c'était la conviction avec laquelle ils cherchaient à gommer la violence du monde de l'entreprise. Cet excès de « bien-vouloir » se manifestait par l'exaltation de l'esprit d'équipe et la sublimation des qualités individuelles, le tout mêlé à un avant-gardisme édulcoré. Les pages et les pages d’écriture comptable étaient rédigées par des scribes qu'on encourageait à se prendre pour des poètes ; les ordres étaient donnés dans une ambiance tape-à-l’oeil de kermesse. Ne manquait plus que les canotiers à rubans tricolores pour parfaire l’image de razzmatazz américain. Mais l'Enfer reste l'Enfer, même joyeux et bigarré.

Dans le reste du gratte-ciel, labyrinthe de bureaux sans fenêtre, les employés somnambules, eux, continuaient de s'abrutir avec des tâches sans raison d’être, ni usage. Leurs esprits n'étaient plus que des chambres d'échos pour soliloques de sensations morcelées et désordonnées. Ils n’avaient évidemment pas les salaires indexés de leurs supérieurs. Néanmoins, ils bénéficiaient de leur camaraderie affectée. « Nous sommes une grande famille, n’est-ce pas ? », grimaçaient-ils dans un sourire figé.

Tandis que la réunion s'éternisait (on abordait un sujet de première importance : fallait-il plus de salles de détente ?), le regard de Wilson se porta par hasard sur une femme. Calme, perdue au milieu des bateleurs suractifs sortis d'écoles de commerce, elle passait inaperçue. Il s'en voulut de ne pas l'avoir remarquée immédiatement. Elle était mince, droite et hâlée, d'une élégance sans seconde qui outrageait magnifiquement la trivialité contemporaine. Cette apparition l'avait d'abord pris par surprise, l'environnement se décomposant, comme dans un vertige, en un complexe de plans et de tonalités vaporeux. Puis, tel un papillon de nuit, il était resté prisonnier de l'éclat de moire de ses bas dont le miroitement redoublait son vertige. Ce corps tendu et blond, porté par l'ondoiement de ses vêtements, semblait hors du temps. Elle portait un collier d’or, ou de simple métal rendu précieux par son cou palpitant.

Les reflets rigides du verre et de l’acier, bien imprimés dans nos esprits, couvrent les mots d’amour et de désir d’un voile de dérisoire. Niaiserie ou cynisme. Quel inconfort alors que de redécouvrir cette drôle de félicité qui pique les nerfs et les muscles. Wilson ne put empêcher une irritation chaleureuse de parcourir sa chair, d’habitude calme et indifférente, lorsque, dépliant avec délicatesse ses paupières si fines, la femme laissa voir ses yeux clairs, couleur de rêve. Elle était belle comme la rencontre fortuite...

Une fois la réunion terminée, tout ce petit monde se dirigea vers une salle de réception pour y savourer du champagne, récompense bien méritée après s'être exténué à inventer de nouvelles règles afin d'imposer un bonheur théorique aux salariés. La femme marchait avec assurance et intégrité, le pas quasi martial. En contemplant sa silhouette nette à la taille étroite se balader au milieu des histrions de la spéculation, Wilson pensa à Nimier : « Je proteste contre le monde moderne, mais j’adore ses femmes minces. » Dans le long couloir oblique, le regard des autres hommes s'attardait aussi sur cette créature sensationnelle. Wilson la désirait de manière abstraite et paisible. Il est des hommes dont la cupidité sexuelle paralyse totalement l’entendement mais Wilson n'était pas de ceux-là. En proie à un « démon de la théorie », pour parler comme les Grecs, il aimait par dessus tout se décortiquer le cerveau sur des problèmes hermétiques de logique mathématique. Plus à l'aise avec les démonstrations formelles qu'avec les femmes, il avait abandonné toute tentative de les séduire.

Il l'aborda néanmoins au détour d'un plateau de fruits de mer. Par curiosité intellectuelle. Ils discutèrent et rirent de bon coeur. Elle était d'une simplicité déconcertante. Wilson se l'était figuré durcie d'ambitions, executive woman au teint moderne bardée de diplômes et de certitudes. Il se trouvait en face d'une terrienne au visage racé.

Il s'attarda de nouveau sur tous les détails lumineux de son corps. Son grain de peau parfait, ses mains aux doigts fuselés, un grain de beauté à la tempe, ses cils en queue de paon s'étirant infiniment vers le ciel azur... Le ridicule suranné de ce blason du corps féminin, par sa beauté concrète, troublait sa volonté indéfectible de s'effacer. Un peu seulement. Il lui était difficile de s’extraire du marécage glacé des chiffres et des théories sans âme où il avait lui-même plongé. Cette splendeur pour lors scandaleusement inaccessible, Wilson la salua poliment et tourna les talons. Malgré les ardeurs sourdes qui lui tordaient le ventre. La seule réponse qu’il avait trouvée appropriée à ce drôle de tourment fut le farouche silence d'un romantisme froid. Amant enraciné dans un monde utilitaire avançant vers un bûcher de sécheresse et de solitude.

Sur les dalles de béton, dans la fraicheur de la nuit encore jeune, le pauvre Wilson se demandait s'il avait bien fait de passer sa vie à réfléchir sans jamais quitter son bureau, à ne prendre que des risques calculés. Après une rapide analyse, il en conclut que ce n'était certainement pas ce soir qu'il apporterait une réponse à ce genre de problèmes définitifs. Il se consola tout de même en se disant que, même enfermé à jamais dans le cul de basse-fosse qui lui servait de cerveau, il pourrait toujours se rappeler de ce qu'il avait ressenti ce jour-là. C’était un privilège insensé qu'à son insu cette femme lui avait offert : le souvenir de l'émotion. Sans doute le dernier qui lui restait.

samedi 8 janvier 2022

Arrivée au terminal croisière

 


Au détour d'un catalogue de peintures d'avant-garde, je tombe sur ce tableau de C. R. W. Nevinson, peintre futuriste anglais : Arrivée à Dunkerque. Comment ne pas penser au dernier et réjouissant roman de Thierry Marignac, Terminal-Croisière

Si Nevinson célèbre le machinisme, le dynamisme et la beauté de la vie moderne, Marignac, par son dessin net et précis de notre époque rampante, en révèle les paradoxes. Dans les deux oeuvres, toujours trône au centre un "bateau neuf enivré de passion humaine laiteuse et électrique" (Wyndham Lewis, "Enemy of the Stars"). Mais d'autres que moi ont mieux parlé de ce roman (voir ici).

Ce tableau, magnifique au demeurant (il semblerait qu'il soit visible à la Tate Galerie), n'était qu'un prétexte pour évoquer à nouveau - et trop rapidement -  ce qui fut sans nul doute le roman de la seconde moitié de 2021.

dimanche 25 juillet 2021

Dimanche

 

Sous un ciel atone, un dimanche de plus venait de s'écouler dans la mégalopole électronique. Les meilleurs ingénieurs du pouvoir en place, avec leurs ogives à particules d'iodure d'argent et d'azote liquide, n'avaient jamais réussi à venir à bout de ce phénomène climatique millénaire : le ciel gris et silencieux du dimanche après-midi.

On en était venu à ignorer le ciel et ses humeurs. L'éclairage urbain simulait parfaitement le plein soleil. Les parcs d'attractions miniatures et les jardin à thèmes mis en place au coeur de la ville occupaient suffisamment l'après-midi des citoyens ordinaires pour qu'ils ne s'en préoccupent pas.

Au loin, des lignes de chemins de fer transportaient des oisifs en vacances permanentes d'un lieu de villégiature à l'autre. Tel un tableau de Chirico, la mystérieuse présence des trains n'était plus visible qu'à l'horizon. Les oisifs, reclus dans ces wagons aérodynamiques en fibre de verre et de carbone, ignoraient également le ciel et sa mélancolie.

Ne restaient alors plus que des hommes et des femmes isolés, accoudés à leur fenêtre, pour se dire que ce ciel déprimant n'était rien en comparaison au néant de la ville, rasée puis redessinée après l'Armageddon télématique. Sa temporalité s'était érodée et elle était réduite à son essence utilitaire et géométrique. Les films de propagande  montrant des citoyens joviaux profitant de places piétonnières et de jardins urbains n'y faisaient rien. Dans une pose méditative, ils portaient une cigarette à leurs lèvres. Une loi sanitaire interdisait la vente d'alcool et de tabac passée l'heure du déjeuner.

Échoués un peu plus que les autres sous ce ciel atone, la progression dramatique de leur existence était suspendue. Oubliés un instant les tourments intérieurs, les drames familiaux déchirants, les futiles affaires qui n'intéressent que les tabloïds et les tribunaux de province. Leur solitude non dissimulée les mettaient à l'abri du regard de Mammon comme de celui du Dieu protestant et puritain. Une intimité désirable.

mercredi 16 décembre 2020

“Ton vieux Drieu“

Court-circuit de deux regards dans un blitz transatlantique. Pierre Drieu la Rochelle et Victoria Ocampo. Ils étaient fait pour devenir amants : “Nous étions perdus dans la forêt d'une cruelle époque de transition ; perdus dans notre solitude ; perdus, de manière différente, dans la question sexuelle ; perdus dans notre étrange vocation religieuse sans foi ; dans notre amour de l'absolu et de la vérité absolue : païens mystiques privés de catacombes et de Dieu. Tout cela sur des chemins si opposés qu'à première vue n'émergeaient et ne s'imposaient que nos différences“, écrit-elle.

Nous sommes en février 1929. Main dans la main, le rêveur des berges et la belle dignitaire argentine errent sur les quais de Seine. En avril, Victoria repart pour Madrid et l'Argentine. Drieu n'aura pas su la retenir. Apathie causée par le choc de la rencontre mêlé à son habituelle attitude d'autodénigrement ? Toujours est-il qu'elle revient à Paris en 1930. Avant de repartir. Leur relation sera rythmée par ces constantes séparations. À chaque fois, elle part la valise vide. Sans lui. 

Entre deux avions, deux bateaux, les lettres se perdent. Les télégrammes fusent : “SINGER IN HIS ISLAND LUTETIAN    WOMAN SAILING IN SEAS    HARMONIES IN HELL OF ABSENCE - DRIEU“. Comme tant d'autres, Drieu ne se remettra jamais complément de son quart d'heure (sud-)américain.

Les lettres sont rarement indulgentes. Mais leurs différends politiques, intellectuels et moraux finissent toujours par passer au second plan. Aucun système, aucune idéologie ne peut résumer la solidarité, amicale ou amoureuse, entre deux êtres. Ce “génie charnel“ de Victoria n'aura pas échappé à Roger Caillois : “D'ailleurs, les livres ne sont jamais pour elle qu'un appât ou une enseigne, une raison sociale. C'est l'auteur, c'est l'être humain qui l'intéresse. L'oeuvre l'y conduit et ne sert qu'à l'y amener. Une fois qu'elle connaît l'auteur, elle ressent moins le besoin de lire ses oeuvres. Elle a l'essentiel, le noyau, la source.“ Le concret plutôt que les notions générales : on n'a jamais rencontré l'Homme ou la Femme, et surtout pas caressé leur peau.

L'esprit de leur première rencontre, la littérature comme salut, ne s'essoufflera pas pendant la guerre. Au contraire. La politique “ce n'est pas sur ce terrain que nous nous retrouvons, mais sur l'autre. Sur celui où on ne s'enlise pas“, lui écrit-elle. La littérature, indissociable de l'amour, serait donc cette terre praticable, nue et blanche qui confère “un sens (peut-être unique) à la lumière, aux ombres, aux plus petits reflets“. Une pampa à parcourir de ses doigts.

Sans doute, l'homme couvert de femmes ne les aimait-il réellement qu'intelligentes, sensuelles, riches, fortes, intransigeantes et libres. Cela fait beaucoup mais, après tout, on n'a qu'une vie, surtout lorsqu'on y met fin.

*

Lettres d'un amour défunt. Correspondance 1929-1944, de Pierre Drieu La Rochelle et Victoria Ocampo aux Éditions Bartillat (réédition 2020).

lundi 9 novembre 2020

Immigrants as a Weapon : Eduard Limonov and Natalia Medvedeva w/Thierry Marignac

Le dernier épisode du podcast de Yasha Levine et Evgenia Kovda, Immigrants as a Weapon, est tout entier dédié à deux auteurs d'origine soviétique : Edouard Limonov et Natalia Medvedeva. Avec, pour en parler, "l'ami français" de Limonov, Thierry Marignac (autopromotion). 

Il n'est pas utile de rappeler ici qui était Limonov (autopromotion bis). Le cas échéant, on renverra le lecteur vers les nombreux textes que Marignac a déjà consacré à son sujet. 

Une petite reflexion en passant. Limonov, comme le rappelle Marignac, n'a jamais été un romancier dans le sens traditionnel du terme. Il n'écrivait que sa propre biographie. Mais alors : comment se fait-il que ses ouvrages échappent au narcissisme et à la futilité du genre autobiographique ? In fine, ne s'agit-il pas - suprême insulte - d'un auteur autoficitonnel comme les autres ?

Long story short : bien sûr que non. Limonov n'a rien à voir avec ces malades du journal intime qui colonisent nos librairies. Comme le rappelait déjà Victor Chklovski dans sa Technique du métier d'écrivain (1927) : "Les écrivains professionnels d'aujourd'hui  souffrent du même défaut, qui, dans leurs écrits, parlent beaucoup trop l'un de l'autre et de leurs états d'âme personnels. [...] Ils ne voient plus les choses mais leur voisin."

Limonov était un exilé international, toujours à contre-pied. Voyou puis poète en URSS, immigré soviet aux USA sans être dissident, chouchou de la gauche caviar à Paris voué aux gémonies après ses prises de positions sur la guerre en Yougoslavie, opposant politique atypique dans la Russie privatisée. C'est cet esprit de contradiction, ce souffle punk, qui lui offrait son si singulier rapport au monde. Il avait cette capacité (si littéraire) de voir les choses comme si elles n'avaient jamais été vu avant et il pouvait les placer sous un jour inédit. Les gens (a fortiori les résidents du Grand Hospice occidental) ne savent pas voir ce qui les entourent.

Peu importe qu'il manquât d'imagination au point de ne chroniquer que sa vie, ses voyages et ses opinions : il le faisait avec tant de talent et d'intelligence.

Les livres de Medvedeva sont plus difficiles à trouver en français. On se consolera en lisant ses poèmes, traduits, encore une fois, par Marignac.

Suivez également le travail journalistique de Yasha Levine.

samedi 8 août 2020

Fluctuat nec biture

Notre émotion ne traduit peut-être que la poésie perdue.
- Gaston Bachelard, La Poétique de l'espace

Aurai-je longtemps le sentiment du merveilleux quotidien ? Je le vois qui se perd dans chaque homme qui avance dans sa propre vie comme dans un chemin de mieux en mieux pavé, qui avance dans l'habitude du monde avec une aisance croissante, qui se défait progressivement du gout et de la perception de l'insolite. C'est ce que désespérément je ne pourrai jamais savoir.
- Aragon, Le Paysan de Paris


Il était dix-huit heures et j'avais décidé de lutter contre la canicule, objet insupportable pour tout hyperboréen, en m'accoudant au zinc d'un café où j'avais mes habitudes. Le patron, un triste sir ombrageux, manches de chemise retroussées, arborait un tablier noir et le foulard typique des gars de l'Auvergne, d'un rouge vif.
Sur une ardoise, on pouvait lire, à la craie :
Aligot saucisse
Truffade d'Auvergne
Pièce de Salers
Tant de plats qui, avec quelques degrés de moins, auraient enchanté ma nuit. Mais là, à cause de ce soleil, pourtant déclinant, ardent comme un flambeau, je n'étais mû que par la soif. Une soif quasi-cosmique ! Existentielle ! J'éclusais donc les verres de bière.
À l'époque du crabe reconstitué, cette ardoise avait tout de même presque valeur de haïku.
Ainsi accoudé à mon comptoir, j'aurais pu vous décrire le spectacle du petit peuple des trottoirs, me faire l'impressionniste de Paris. Vous dire qu'il y avait là un bout de rue banale, compter les clients, les passants et les pigeons. Malheureusement de nos jours, Paris est loin des exquises délicatesses des toiles impressionnistes. Le flou artistique du brassage social a laissé place à un chaos de formes brisées. Les appartements forment entre eux des angles obliques, les bâtiments se désaxent, les toitures sont de guingois, les escaliers lacérés d'un mouvement incessant. On n'utilise même plus de béton armé mais du staff, des polymères et autres cochonneries de synthèse. Toutes ces formes qui n'existaient que dans les délires du cinéma expressionniste allemand - et qui exposaient la folie inhérente à l'autorité et au Capital - sont désormais la marque de fabrique de notre époque. Culot, cynisme ou inconscience ? Même les buildings, que j'avais tant admirés à New-York, n'étaient plus ces formidables fleurs de verre et d'acier croissant entre les pierres des trottoirs jusqu'à l'azur des tours. Ils n'avaient plus l'allure que d'appareils administratifs sans goût. Sensibilité de fonctionnaire !
J'avais attaqué le septième apéritif et ma diatribe (interne, bien entendu) picturalo-politique m'avait passablement échauffé. Quand soudain, la porte du bistrot s'ouvrit. Des touristes américains. Moralement, je me dressais ! Mais à l'intérieur, les français de bases étaient tout guillerets. Vous vous imaginez ? Des Américains, des vrais ! Mentalement, je les foutais dehors à grands coups de pied dans le train. L'Auvergnat, toujours taiseux, continuait à essuyer ses verres. Je suppose qu'il n'en pensait pas moins. Que venaient-ils chercher exactement ? Un dépaysement préfabriqué, certifié traditional french cooking ? Paris est depuis  longtemps devenu semblable à n'importe quelle de leurs mégalopoles : pétrodollars, hôtels pour japonais et enseignes victimes de la négoce immobilière. Le tout en plus provincial peut-être.
Je m'attardais alors à contempler le corps informe d'un des Américains, le plus gros, celui qui devait être le chef de meute. D'une pâleur irréelle, archétype de la corpulence en soi, la lumière lui collait à la peau effaçant les contours et exacerbant les détails. C'était une pâte molle avec des touffes de barbe évoquant un maquis desséché. C'en était trop pour moi. Je m'engouffrais dans la rue. Sur la devanture du café, on pouvait encore lire : vins & liqueurs, bois & charbons.
Le soleil n'en finissait pas de se coucher. Au dessus de la ville, aux teintes orange monochrome de paysage passé à la photocopie, planaient des nuages comme des langues de feu. Toute la matière colorée semblaient sortir d'un éternel crépuscule qui, par un jeu de miroirs déformants, désagrégeait les objets : les bistrots devenaient des bars lounge, les cafés, des latte et les ateliers, des salles de spectacles subventionnés.
Fatigué par la chaleur et la boisson, comme pris d'une étrange fièvre, je me mis à parcourir Paris en espérant que ma mémoire musculaire - chose étrange ! - me ramène dans une de ces rues frileuses, de moi connues. À l'abri de la foule et de la pression immobilière. Pendant que je déambulais, il me semblait entendre le cri immense, infini de l'agonie de la ville.
La plupart de ceux qui sont restés ne semblent pas trop s'en faire. Tout comme ils sont satisfaits de leur léger embonpoint et d'être un peu sous-payés. La proximité du monde du spectacle et de la frime excuse tout. Y compris les discours décharnés et rabougris des hommes et femmes au pouvoir et leur urbanisme à marche forcée.
D'ailleurs, pourquoi n'étais-je pas encore parti ? Certainement à cause de ma puérilité à toute épreuve qui, entre les gravats des éternels travaux d'aménagement, me faisait trouver, partout, à chaque instant, prétexte à émerveillement.
Au bout d'un moment, je me retrouvais dans une rue déserte, aux bâtiments désaffectés aux frontons desquels on pouvait encore déchiffrer ces inscriptions, écaillées par le temps : Manufacture générale de poterie d'étain. Bazar d'électricité. Usine à vapeur. C'était une vision complètement rétrofuturisteMa tentative pour retrouver cette intégrité de la ville que la marchandise avait mutilée passait par le modèle grossier et rudimentaire des mythes archaïques. De vieux souvenirs "en mauvais état, postsynchronisés et projetés dans des conditions défectueuses"(1) sur les murs. En cette nuit d'été, l'air s'épaissit, se gonfla et des êtres revinrent à la vie, invisibles mais bien vivants.  Francis Carco, Robert Giraud, André Salmon, Jean-Pierre Clébert, Jacques Yonnet et Pierre Mac Orlan, silhouettes en ombre chinoise.
Dans la ville, un grand nombre de nos souvenirs sont logés. Dans ses routes, ses carrefours, ses bancs, sur ses façades, dans ses coins et recoins, nos souvenirs gardent des refuges caractérisés. Tout cela malgré sa destruction programmée. Car même si ces endroits sont à jamais rayés du cadastre, étrangers à toutes promesses de joies présentes et à venir, il restera toujours qu'on a aimé les petits bistrots, les tabacs du coin, les bouchons populaires, les antres de bougnats de Mouffetard, de Maubert et des Îles. Lorsqu'on a plus rien, lorsqu'on a tout perdu, ou presque, il restera toujours qu'on a vécu. Nous étions . En quelque sorte.
D'où l'importance de la littérature aujourd'hui. La vraie, je veux dire. Pas les flâneries curieuses, ni les anthologies pittoresques, ni les "dictionnaires amoureux". Que les étiquettes étouffent les épiciers de l'édition ! Je parle de ces pourvoyeurs de rêve qui imposent leur couleur au passé et que nous croyons retrouver aujourd'hui en les relisant.
Je me couchais l'esprit gros d'articles fantaisie, d'enseignes et réclames clignotantes, de musiques de cabaret et d'éléments de décor criards. Nous boirons éternellement à la santé de Mac Orlan et du fantastique social, qui n'existe plus que dans nos têtes. Mais qui existe malgré tout.

(1) Jean-Jacques Schuhl, Telex n°1


lundi 13 juillet 2020

Théorie littéraire

Pour évoquer les valeurs d'intimité, il faut, paradoxalement, induire le lecteur en état de lecture suspendue. C'est au moment où les yeux du lecteur quittent le livre que l'évocation de ma chambre peut devenir un seuil d'onirisme pour autrui. [...]

Il y a donc un sens à dire, sur le plan d'une philosophie de la littérature et de la poésie où nous nous plaçons, qu'on « écrit une chambre », qu'on « lit une chambre », qu'on « lit une maison ». Ainsi, bien rapidement, dès les premiers mots, à la première ouverture poétique, le lecteur qui « lit une chambre » suspend sa lecture et commence à penser à quelque ancien séjour. Vous voudriez tout dire sur votre chambre. Vous voudriez intéresser le lecteur à vous-même alors que vous avez entr’ouvert une porte de la rêverie. Les valeurs d'intimité sont si absorbantes que le lecteur ne lit plus votre chambre : il revoit la sienne. Il est déjà parti écouter les souvenirs d'un père, d'une aïeule, d'une mère, d'une servante, de « la servante au grand cœur », bref de l'être dominant le coin de ses souvenirs les plus valorisés.

- Gaston Bachelard, La poétique de l'espace

vendredi 22 mai 2020

Discours du poète aux cheveux les plus courts du monde

Lors d’une promenade dans le VIe arrondissement de Paris, de terrasses en terrasses, le fantôme d’Arthur Cravan vint s’asseoir à mes côtés. Alors que je partageais avec lui un demi de bière, le colosse mystique me rappela une de ses prophéties : « Dans la rue, on ne verra bientôt plus que des artistes et l’on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme. » Puis, il se leva, renversant tables et clients de son imposante stature, et disparut. 
Quel drôle de diagnostic ! Je regardait la place Saint Sulpice où grouillaient des touristes japonais, des galeristes et des employés de banque. Même si l’on peut légitimement se demander si ceux-là n’appartiennent pas en fin de compte à l’ordre des diptères, je suis certain de trouver des hommes forts convenables parmi eux. Et puis d’abord, pourquoi le poète-boxeur était-il venu me hanter moi ? Il est vrai que depuis qu’il s’en est allé pourrir sur les plages du Golfe du Mexique - ou ailleurs, qu’est-ce que j’en sais ? - je pourrai tout à fait prétendre au titre de poète aux cheveux les plus courts du monde. Il devait sans doute penser qu’il serait de ma responsabilité de rappeler aux artistes qu’ils vivaient dans un monde tridimensionnel comme un poing dans la gueule. 
N’ayant pas l’âme d’un prédicateur, je continuais tout de même ma quête dans ce VIe arrondissement, quartier de l’ivresse de notre jeunesse, là où les bars où nous avions nos habitudes ont fermé et où les femmes que nous avons aimé ont disparu sans laisser d’adresse.
Marchant le long d’une rue marchande, forme moderne du Purgatoire de Dante, j’attardais mon regard sur les noms des enseignes. Des créateurs ! Le Suisse avait raison ! J’étais cerné par les créateurs. De mode, de bijoux, de cuisine « fusion ». Que peut-il y avoir à créer dans un tee-shirt ? Si le mot « créateur » s’applique désormais à tout le Sentier réuni, nous sommes foutus. J’avais surtout de la peine pour l’Eglise Saint-Sulpice que je venais de quitter. Si elle savait que son Dieu n’était plus le seul sur le créneau de la création…
En fuyant cette vision cauchemardesque, je passai devant la Société Chimique de France. Je n’y aurais certainement pas fait attention - mon intérêt pour la chimie étant à peu près égal à celui que je porte à la sauvegarde des pigeons ramier de Papouasie-Nouvelle-Guinée - si je ne m’étais pas retrouvé bloqué par une manifestation. Il s’agissait d’un morceau de bravoure post-romantique contre la science. Cette posture un peu surannée, très Université de Vincennes, me fit sourire. Le ridicule des caricatures rend le monde un peu plus léger. Beaucoup d’anciens staliniens et/ou/puis maoïstes des années soixante, ayant virés balladuriens dès que ça n’eût plus payé. Ils étaient également accompagnés d’une masse de jeunes gens méchus, des étudiants.
Les pauvres chimistes, pour qui, je le répète, je n’ai aucune sympathie particulière, écoutaient, impuissants et dépités, ces vieillards habillés de liberty comparer leur institut au Goulag. Le ridicule, vous dis-je.
À les entendre, on avait l’impression que les erlenmeyers et bechers mettaient en danger les fondements mêmes de notre civilisation. Vraiment, le VIe est devenu un quartier-cimetière, entre les fantômes des suicidés de la société et les morts-vivants tendance « poète prend ton luth et me donne un baiser ».
Un vieux qui ressemblait à Philippe Sollers, et qui devait être leur chef ou leur représentant syndical,  s’avança pour prononcer un discours rempli d’une notable quantité d’importance nulle, chère à Lautréamont. Alors que, piéton poli et non aligné, j’essayais de passer discrètement, un des jeunes étudiants se tourna vers moi et m’apostropha :
— Camarade, viens nous rejoindre dans notre lutte contre la tyrannie de la raison !
— Oh, vous savez, répondis-je dans une courageuse tentative de compromis, je n’ai rien de particulier contre la science…
— Quoi ? Tu soutiens la répression froide des puissances de la création et de la vie ? Ne te rends-tu pas compte que l’hégémonie de la rationalité asservit le travailleur au monde mécanisé ?
— Certainement. Mais la logique est tout de même une belle invention, vous ne trouvez pas ?
Que n’avais-je pas dis ! En insinuant que je préférais me servir de ma raison plutôt que l'inverse, j’avais fait du tort à quelque chose d’apparement beaucoup plus essentiel à quoi je n’aurais pas dû toucher. La rage aveugle du sens de l’Histoire se dirigea donc vers mézigue.
— Fasciste ! Petit bourgeois ! Laquais à la solde des puissants ! Carpette devant l’alliance objective de la bourgeoisie capitaliste et de la science!
Ah, heureusement pour eux que je ne mesurais pas un mètre quatre-vingt-dix et n'étais pas plus costaud, comme mon prédécesseur Cravan ! Sinon, comme lui, j’aurais passé ma vie à me battre et j’aurais fait sauter les dernières ratiches de ces vieux caciques de Maisons de la poésie. Mais, la promesse, dans un futur très proche, d’un limogeage me poussa à emprunter une rue moins fréquentée.
J’étais curieux de savoir ce que ces gens craignaient exactement. Quel sol pouvait bien se dérober sous leurs pieds à cause de la science et de la raison ? L’étude de l’optique n’a pas rendu l’herbe moins verte, disait Musil. Le travail des chimistes, vers qui la meute des sentimentaux se retourna une fois que j’eus disparu de leur champ de vision, n’a pas fait disparaitre la magie des premiers flocons de neige. Mon stoïcisme naïf me fait dire que nous avons un contrôle absolu sur nos représentations. Mais comme le volontarisme, l'individualisme éthique et l’apolitisme sont des valeurs petites-bourgeoises, je resterai à jamais hermétique à la révolution qui vient.
Il commença doucement à tomber du ciel une fine poussière blanche. De la neige. Je faillis bien, comme le gamin imbécile que je suis resté, provocateur et rigolard, tirer la langue pour en happer quelques flocons. Cela me fit sourire.

dimanche 10 mai 2020

La tradition française en philosophie

« ... Mots d'ordre soumis à l'arrière-plan de l'orgueil de l'hystérie & de la mort 
l'Amérique aux mains des robots et des hyènes du Big Business 
l'Europe livide bouffie de nourriture navigue entre fourberie anémie & ébriété 
les poètes ignorent les rêves de l'enfance courbent l'échine & se transforment en fonctionnaires & en conférenciers
seuls les nouveaux ménestrels chantent & disent... » 
— Claude Pélieu, Infra-noir

Chaque année, à l’initiative d’une poignée de penseurs branchés, on réunissait la part la plus dynamique, diverse et créative de la recherche contemporaine dans un même lieu, exotique de préférence, pour disserter sur l'état du monde. Ce genre de mise en relation, académique et un peu irénique, était monnaie courante dans le milieu de la critique radical-chic. Se situer à mi-chemin entre la poésie et la philosophie politique autorise à montrer les dents sans jamais avoir à mordre. 
Cette année, ils se retrouveraient dans une de ces villes nouvelles des Caraïbes pour analyser les échanges entre notre Vieux Continent et le Nouveau Monde. Quoi de mieux que l’arrière-cours du Grand Frère yankee pour cela ! Quant au sujet, j’avais bien ma petite idée sur la question : contrebande d’idées avariées et tromperie sur la marchandise.
J’étais étudiant-chercheur en philosophie au sein d'un laboratoire de troisièmes couteaux d’une grande université parisienne. J'y avais été relégué après avoir fait observer le parquet d'un amphithéâtre en gros plan rapproché à un collègue. Un collègue ou le directeur de mon ancien labo, je ne sais plus trop. Il faut dire que j'avais déjà attaqué l'apéritif à ce moment-là. Je trouvais qu'il faisait remarquer, avec trop d'insistance selon moi, à une belle brune de mes amies qu'il la trouvait bien bonne. Et pas dans le sens de Mère Teresa. Je n'étais moi-même pas insensible à ses charmes - de la Brune, je veux dire - mais il y a des manières de faire.
C'est là qu'ont commencé les années de disette : impossibilité d'être publié dans les grandes revues, placardisation, obligation de faire cours aux gauchistes de première année dans les clapiers de Tolbiac.
Le Colloque Transatlantique de philosophie était pour moi un bon moyen d'attirer à nouveau les bonnes grâces de l'Université. La publication d'un de mes articles, dans un torchon étudiant, sur la réception brésilienne du philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein leur avait bien plu et ils me voulaient pour animer une table ronde sur les révolutions en Amérique du Sud. Pas d'intervention à préparer, billet d'avion, chambre d'hôtel, repas et boissons incluses. Tout bénef quoi ! N'empêche que le Colloque ne m'inspirait aucune sympathie :  je ne pouvais pas encaisser les participants, avec leur Légion d'honneur et leurs blasons de mandarins de l'ENS. Et puis, vous m'excuserez, mais quand je me suis aliéné l'Administration, j'étais tout seul. Tout le monde était bien content de me voir stagner dans mon gourbi gauchiste. Votre histoire, ce sera sans moi ! Telle était ma résolution, peut-être pas aussi ferme que ce que je croyais.
Je n’avais pas été difficile à corrompre. Il avait suffi à la Brune de m’inviter à boire un café pour parler du voyage et, une bouteille de vin plus une rouille de champ' plus tard, j’avais signé. Sur le trajet du retour, je maudissais ma faiblesse pour la bouteille et les chemisiers entrouverts. Ce fut son visage rieur, rougi par la chaleur et l’alcool qui me mit dedans. Alcoolique et obsédé en plus !
Quelques semaines plus tard, j’engouffrais dans un sac de voyage en cuir des affaires de toilettes et des livres. J’embarquais également quelques chemises hawaïennes. Un Levis et des chemises hawaïennes, dégaine décontractée, prônée par Mishima avant que celui-ci n'arbore un style plus vert-de-gris.
Sur le trajet qui me menait à l’aéroport, en traversant le paysage postindustriel de nos grandes banlieues d’Ile de France, une paix étrange m’envahit. Une sensation d’acceptation quasi stoïcienne de ce qui ne dépend pas de soi. Au loin, on apercevait le béhémoth de verre et d’acier et son mouvement perpétuel.
Dans le hall, caisse de résonance de ce brouhaha moderne, entre annonces et conversations en plusieurs langues, je traînais ma valise jusqu’à l’enregistrement. Au comptoir d’une compagnie à bas coûts, un Asiatique tout à fait ordinaire, certainement bon père de famille, hurlait sur le réceptionniste. Je ne compris pas très bien s’il s’agissait d’une histoire de retard ou de bagage égaré. Je m’en serai bien moqué si les cris de l’Asiatique, qui me faisaient désormais penser aux pleurnicheries d’un enfant exténué qui refuse d’aller se coucher, n’avaient pas raisonné dans tout le hall. Aiguisée par la fatigue du voyage, la faiblesse de la volonté doit s’épanouir plus volontiers. En passant, je jetais un coup d’oeil à l’employé qui, avec son anglais de cuisine et son air faussement contrit, ne lui serait certainement pas d’une grande aide.
Je n’ai jamais compris ceux qui s’ennuyaient ou s’énervaient dans les aéroports. Passé l’émerveillement gamin des boutiques de luxe et des esplanades de marbre, on peut, sur présentation d’un billet long courrier, se payer une gueule de bois transcontinentale au prix du tiers-monde. L’économie mondialisée et la libre circulation des marchandises ont parfois du bon. Je laissais donc mon Asiatique taper de la tête contre le comptoir — sans aucune chance de réussite, l’Administration a la tête plus dure que n’importe qui — pour me diriger vers la zone duty free.
Une fois ma caisse de premium imported lager — ça ne s’invente pas — terminée, je laissais mon esprit vagabonder, s’inventant des histoire d’amants jet-laggués, sirotant, autour d’une piscine, des cocktails de fruits, au son des percussions, cuivres et chuchotements indigènes. Tout cela manquait un peu de géopolitique, je vous l’accorde, mais, à ma décharge, je m’apprêtais à pénétrer une terre tropicale que je fantasmais dans toute sa gloire Technicolor avec ses maisons coloniales de couleurs vives.
Un businessman vêtu d’un costume de mauvais goût me passa soudain devant, me sortant de mes douces rêveries. Ce qui me remis les pieds sur terre : je n’étais pas un Paul Morand, globe-trotter insatiable et libre, à la recherche de sensations neuves, de paysages inédits, pour mon prochain roman, forcément génial. Je n’étais qu’un pauvre chercheur en philosophie, pas plus malin que les autres, coincé dans l’étroitesse du monde bourgeois et du tourisme de masse. Et mon paradis caribéen ne devait plus rien avoir à voir avec le San Juan des années 50. Il devait plutôt s'agir d'une version abâtardie de Miami, protégée par l’Unesco, noyée sous les subventions et les jeunes Occidentaux socialistes en mal de causes à défendre.
Dans l’avion, à ma grande surprise, ce ne fut pas un des problocs du pré-carré de la pensée correcte qui s’installa à mes côtés, mais la Brune. Elle avait, pour l’occasion, revêtu un très sérieux tailleur bleu marine et son éternel chemisier blanc qui baillait — Dieu me préserve — à la naissance des seins. Je la lorgnais du coin de l’oeil, la bière pétillant dans mes veines, attendant le moment propice pour lui parler et paraitre spirituel, amusant ou tout simplement sympathique.
Un dizaine d’heures plus tard, je descendais de l’avion, toujours muet.
Pour un homme du Nord comme moi, tendance hyperborée, sortir du "cauchemar climatisé" d’un aéroport pour pénétrer l'humidité tropicale, ça vous frappe comme un coup de torchon trempée dans la gueule. Quand vous respirez, l’air est tellement saturé d’humidité qu’il en devient visqueux, compact. Le climat tropical était loin d’être mon préféré. Je sortis de l’aéroport en titubant vers l’autocar affrété à l’occasion du Colloque, essayant de relancer mon système respiratoire et rêvant d’une bière bien fraîche. 
Le trajet jusqu’à l’hôtel m’offrit un aperçu de l’ambiance de la région. Alors que nous traversions des zones commerciales semblables aux nôtres et des groupements de baraques en tôle, les murs étaient décorés d’images parodiant l’imaginaire exotique des années 50. Les slogans publicitaires copiés-collés sur tous les bâtiments véhiculaient toujours la même idée : welcome to paradise. Paradis pour touristes débraillés et promoteurs corrompus, auxquels venaient s’ajouter, pour quelques jour, une foule d’intellectuels replets, aux rides profondes et aux cheveux sales.


En vérité, cette (auto) mise à l’écart de mes collègues m’arrangeait plutôt. La féerie des régions tropicales me rendait, malgré le climat, ce pays agréable. L’hôtel disposait d’une piscine où l’on pouvait, moyennant pourboire, siroter des margaritas. Si on rajoute à cela un goût tout personnel pour l’austérité analytique des bâtiments brutalistes (époque communisme réel), j’étais aux anges. Promener ma mine de Parisien blafard, sous le soleil des tropiques, entre les orchidées et les façades en béton avait quelque chose de vacances.
En pénétrant dans ma chambre, après avoir jeter mon sac sur le lit, j'ouvris le minibar et bus d’une traite une bouteille de Medalla Light. Enfin désaltéré, je parcourus du regard mon nouveau domicile. On aurait dit une cabine de bateau. Parquet et mobilier en bois cérusé. La chambre baignait dans une lumière blanche et, pour cause, je disposais d’une véranda de belle taille.
J’empruntais la fenêtre coulissante pour profiter de la vue. De ma terrasse, j’avais une vue plongeante sur un étrange décor. Dans la cour intérieure, bordée par d’autres bâtiments aux murs blanchis à la chaux, au milieu des allées de graviers — alors que, lyrisme de carte postale oblige, je m’attendais à une végétation exubérante, verte, tropicale quoi ! — trônait un unique palmier. Un palmier impériale, très grand. Je me suis dit, toi non plus mon pote, tu n’as pas l’air tout à fait à ta place. Dans cette cour intérieure épurée et vide. N’empêche qu’avec son tronc pointant vers le ciel et ses feuilles nonchalamment tombantes, il était d’une élégante droiture.
Je rentrais et contemplais mon luxueux intérieur. Si même avec ce faste, ils n’arrivaient pas à acheter ma tranquillité pour quelques jours, c’est qu’on ne pouvait plus rien pour moi, pensais-je. Même le palmier se tenait à carreau.
Le hasard immobilier avait situé notre hôtel, tout comme les auditoriums où se dérouleraient les conférences, dans un quartier très périphérique. Ancien coin d’ambassades et de salles d’exposition de l’époque communiste, sans doute. Peu d’endroits où sortir et se montrer. Un drame pour nos bourgeois des colonnes des pages culturelles. Il faut dire qu’on avait vite fait de paraitre minuscule au milieu des larges avenues vides, livré à soi-même face aux mètres cubes de béton.
« C’est sinistre, ne cessait de répéter, d’un accent nasillard qui me semblait venir de l’embouchure du Rhin et de la Meuse, un ancien maoïste. Allez, commandons un taxi et allons dîner en ville. J’ai entendu parler d’un restaurant typique qui… ». Je me retins de faire remarquer au socialiste batave que la seule chose sinistre, dans ce décor de rêve, était son accent. Mais les hommes ne sont pas davantage enclin à entendre la vérité sur leurs défauts privés que sur ceux de leur peuple (quand bien même, ils auraient, soi-disant, dépassé l'idéologie nationaliste). Moi même, il est inconcevable que je reconnaisse un jour que Paris empeste l’urine. Je laissais donc courir et profitais de leur absence de goût esthétique pour m’éclipser moi aussi.
En quittant l’hôtel, je laissais au portier un billet de dix dollars flambant neuf. Il m’adressa un large sourire auquel je répondis par un hochement de tête entendu. Toujours traiter un portier d’hôtel avec déférence ou on s’apprête à passer un séjour compliqué. Surtout qu’il ne faut pas oublier que, malgré mes descriptions enthousiasmées, je me trouvais dans un pays où un Blanc, surtout affublé d’une chemise hawaïenne et de cigarettes américaines, n’avait aucune raison, ni même aucune excuse, pour être trop souriant. À moins de vouloir être porté disparu. Me drapant de tout mon mépris dadaïste, je m’élançais dans la rue. Silencieux et inaccessible.

Le palais du Congrès national (1958). Photo Marcel Gautherot. Collection de l'institut Moreira Salles, Brésil.

Les autres promeneurs étaient rares. En tout cas, aucun n’arpentait ces ruines extraterrestres de la civilisation tropical soviet, avec autant de plaisir. De place en place, les allées s’enrichissaient d’infimes détails,  dus à l’érosion du temps. De légers défauts, des imperfections sans gravité, irrésistiblement visibles sur le béton brut. Et, au lieu de m’écraser, les bâtiments m’encourageaient à vagabonder, physiquement et mentalement, à laisser libre cours à mes rêveries. Alors, je dérivais lentement dans ce qui n’était plus que le musée abandonné des souvenirs d’une époque à jamais révolue.
On était loin du style bling-bling et asymétrique contemporain. C’était une architecture honnête, d’une honnêteté absolue. Des proportions d’ensemble à l’agencement interne des poignées de porte, tout était conçu au millimètre près, d’une ligne très pure. Maintenant abandonnée, ces bâtiments n’étaient plus que la marque du cauchemar de l’Histoire. Souvenirs de l’époque où Johnny Rotten voulait passer ses vacances au pied du Mur de Berlin pour voir un peu de cette Histoire plutôt que d'utiliser ses congés payés pour s'entasser sur une plage. 
Le jour commençait à décliner tandis que j’attardais mon regard sur un des nombreux immeubles-bunkers. J’inspectais longuement sa façade principale. Elle comptait trois étages et certaines fenêtres étaient aveugles. De colossaux pilastres semblaient la vertébrer. Dans toute cette masse architecturale, je vis la lueur vacillante d’une suspension. Et comme j’y regardais, une ombre traversa l’encadrement de la fenêtre. C’était une forme vivante, la première depuis mon arrivé dans ce coin du quartier. Clairement, il devait s’agir de squatteurs qui, au mépris de tout règlement, s’étaient installés dans le bunker abandonné et s’affairaient autour d'une bouteille de rhum. Rien d’irréel et pourtant c’était comme si cette lumière suggérait qu’une forme de vie mystérieuse hantait les lieux. Les fantômes de milliers d’ouvriers exécutés ou morts de fatigue devaient errer aux alentours.
Fort de mes émotions, j’entamais une retraite vers mon bunker à moi, ses pilotis, son bar.


On servait dans ce dernier un alcool local de couleur ambrée, rond et doux, présentant un caractère rafraichissant d'agrumes. Il n’y avait rien d’autre à faire qu’en profiter. Ce qui m’avait valu rapidement la réputation d’un type ombrageux qui préférait se saouler aux frais de la princesse plutôt que de discuter dialectique ou post-structuralisme.
Il faut dire que j’avais à peu près tout ce qu’il fallait pour qu’on me déteste : ivrogne, donc, mais également réactionnaire, caustique, machiste, haineux à l’égard de tous. Quelle dommage de n’avoir jamais été nazi, stalinien, lyssenkiste, althussérien, pédophile, maoïste ou foucaldien ! On m’aurait donné le bon dieu sans confession, quoi que je fasse ou dise. Au lieu de ça, j’étais bêtement sérieux. Et, aujourd’hui, rien de plus suspect qu’un jeune homme sérieux et son respect du travail bien fait.
De toute façon, on ne peut plus demander un effort un peu sérieux à qui que ce soit sans risquer d’être soupçonné d’atteinte à l’affectivité. Si l’on ne manifeste pas assez d’égards pour les sentiments ou les émotions d’autrui, c’est qu’on doit les mépriser. À notre époque, il n’y a rien de plus grave que de manquer de respect aux sentiments ou aux émotions d’autrui. Au mieux, on passe pour gentiment démodé, au pire pour un faf. Et avec mon crâne rasé, ma veste en cuir, mon jean 501 et mes chaussures de sport, je ne me rendais pas service. Comme disait mon médecin, j’étais du côté de la fracture. Surtout, ne pas mentionner ma pratique de la boxe.
J’étais perdu dans ces divagations sympathiques quoiqu’orgueilleuses, quand passa à côté de moi la papesse de notre manifestation. Une grosse femme au teint cireux, aux yeux trop éloignés et tombants, capables de vous fixer dans des angles improbables, à plus de quarante-cinq degrés. On aurait dit une tête de poisson remodelée pour qu’elle s’apparentât à quelque chose comme une femme. Elle jeta un regard dédaigneux à mon verre :
— Vous serez en état d’intervenir demain matin ? À huit heures ?
Même dans l’ombre fraîche d’un hôtel éloigné, les intellectuels parisiens trouvaient le moyen de venir m'emmerder.
La banlieue tropicale où nous vivions pour quelques jours était agréable, et je comptais bien me faire réinviter, donc il fallait éviter de faire trop de vagues. Je répondis malgré tout :
— Ne vous inquiétez pas. Je sais que ça vous répugne, mais mes valeurs petites bourgeoises m’obligent à prendre au sérieux des concepts comme ceux de devoir, d’obligation et de travail bien fait.
Elle fut d’abord plus surprise que choquée par ma familiarité. Je voyais derrière ses yeux ichtyens s’agiter son esprit faible et étroit. Mon renvoi, mon potentiel retard éthylique, comme  un départ spontané de ma part mettrait un terme à la mécanique bien huilée de son colloque. Ce qui se répercuterait inexorablement sur les subventions. La caisse-enregistreuse, toujours :
— Tachez simplement d’être à l’heure.

Du poumon de la gueule de bois de Sergey Demidenko. Pas un nom des plus tropicaux, mais une représentation assez exacte du phénomène en question.

Je me réveillais aux aurores avec, comme de bien entendu, une gueule de bois atroce. Le goût divin de cet alcool local semblait rendre les lendemains encore plus pénibles. Saleté de breuvage amérindien dont l’origine devait remonter aux sacrifices virginaux les plus salaces pour vous filer une migraine pareille.
Ma gueule ébouriffé et mes yeux gonflés ne choquèrent pas le vieux serveur silencieux quand je descendis prendre mon petit-déjeuner : il avait sans doute vu beaucoup d’Occidentaux dans cet état pitoyable.
Assis au bar, courbé au dessus de ma quatrième tasse de café, je savourais des toasts réparateurs.
Le reste de la journée se déroula sans heurt de ma part. Je sais très bien, les apparences sont parfois trompeuses, quand je dois garder patiemment en moi les réactions à tout ce que j’entends. Ne serait-ce que par respect pour ceux qui avaient consciencieusement préparé leur intervention, vieux birbes comme jeunes chercheuses. La journée se déroula donc sans heurt de ma part. Nous eûmes droit à notre lot de banalités philosophiques, racontées de manière fort dramatique. Héroïsation des idées à la française. À noter parmi ces beaux morceaux de bravoures : une vieille femme bronzée et permanentée au regard inquiet, soucieuse que les hommes "vivent leur vie de manière authentique". Plutôt que de confier son angoisse et sa tristesse au soin d’un psychanalyste, elle avait choisi un public semi-cultivé d’expatriés et d’attachés d’ambassade. Audacieux ! Il y eut également un jeune homme à la barbiche de Trotski, activiste incandescent, qui nous invitait à rendre à la philosophie sa dangerosité. La ferveur avec laquelle il parlait d’insurrection à venir et de violence légitime le faisait suer à grosses gouttes, lui donnant l’allure d’un malade délirant sous la fièvre tropicale. Puis, comme il s’indignait de l’absence des classes populaires, maudissant l’entre-soi des "héritiers", il quitta la scène avec pertes et fracas. Il avait certainement rendez-vous avec ses amis à la conscience pure au bar dans le patio du Hilton. Ce n’est pourtant pas un coin du monde où il fait bon pour un barbichu de se promener seul. Les piolets sont en vente libre. Soit dit en passant, je connais des philosophes méchants, désagréables, contents d’eux-même mais aucun de dangereux. Si ce n’est pour le poste de leurs collègues.  Pendant ce temps, je voyais la Brune s’affairer. Soutier de notre expédition de pieds nickelés qui, sous sa direction, prenait des airs de voyage d’affaires dynamique et organisé.

Hunter S. Thompson dans les années 60 à San Juan, Puerto Rico. Certainement en train d'écrire son premier roman, The Rum Diary.

En début de soirée, je démarrais l’apéritif avec un certain Torres, timbalero sud-américain, caution tiers-mondiste du Colloque, venu discuter musique amérindienne. Si je tenais compagnie à ce latino, c’est qu’aux antipodes de l’aristocratisme intellectuel qui dominait les séances, il était simple, humble et jovial. Nous évoquions notre intérêt commun pour les percussions pulsantes de la musique latine, quand il me posa LA question interdite :
— Mais toi, pourquoi est-ce que tu fais de la philosophie ?
Sempiternelles questions, comment, quand, pourquoi. Je n’en sais rien. Plutôt que de m’enfermer dans le silence, je pensais m’en sortir avec humour, une de mes marques de fabrique.
— Boh, après avoir bourlingué de bar mal famés en bar mal famés, je me suis dit : quitte à truander, pourquoi pas de la philosophie ? Je n’avais pas assez mauvaise conscience pour l’humanitaire.  Pourtant Dieu sait que je suis corruptible !
Il sourit à ma pitrerie.
—Tu as faim ? me demanda-t-il, je connais un endroit.
Il m’amena dans une rue sombre et poussiéreuse du Quartier Colonial. Nous entrâmes dans une gargote pas très propre à peine éclairée. À l’intérieur, un ventilateur fatigué brassait un air toujours chaud. Plongés dans le mutisme, deux vieux indigènes en débardeur, affalés dans leur siège, transpirants, nous regardèrent nous installer. À part le bruit du ventilo, on entendait le grésillement d’une radio mal réglée. On distinguait les mélodies de chansons en espagnol qui devaient faire pleurer les machos lorsqu’ils étaient ivres.
Nous partageâmes un plat aussi bourratif que délicieux : abats de porc, patates, bananes plantains, oeufs, ignames et poissons entiers. Un mélange varié d’ingrédients et d’épices. Beaucoup de restes : un plat de la pauvreté. Ce qui s’accordait parfaitement avec l’ambiance panaméricaine de ce pays. Une certaine image de l’Amérique, multiculturelle, métisse et cosmopolite. Nous arrosâmes le tout avec du rhum.
Ce fut lui qui brisa le silence en premier.
— Vous êtes des romantiques vous les Français. 
— Si je t’ai fait des avances, crois bien que c’était à l’insu de mon plein gré, me défendis-je. 
— Mais non, estúpido, je parle du type de matin. Celui qui a quitté la salle. Le révolutionnaire ! 
— Ah oui ! Une synthèse de Dieu, Marx et l’Armée du Salut à lui tout seul. 
En riant, il me traita d'homme sans principe, provocateur et insultant.
— Parce que toi, renchéris-je, tu ne penses pas que tout ceux qui se piquent d’éduquer le populo, au fond, n’en veulent qu’à son fric ?
— Je ne sais pas…
Il marqua une pause puis reprit, les yeux dans le vague.
— Tu sais moi, contrairement à l’autre, je l’ai faite la révolution. Dans mon petit pays d’Amérique du Sud. On avait une dictature militaire avec un général en costume vert-de-gris tout comme il faut. Nous, on était les libérateurs du peuple, tu vois ? On se battait pour l’autonomie. Contre la junte militaire et l’impérialisme. Alors, la violence de menacer quelqu’un avec une arme, je la connais. L’impôt révolutionnaire, la propagande par le fait, l'illégalisme, je connais tout ça aussi. J’en suis revenu. Oh, pas parce que j’ai perdu l’envie de me battre pour la justice. Je suis resté sincère et idéaliste jusqu’au bout, je crois. Mais, parce que sur le terrain, la réalité est tout autre. Loin du romantisme, tu vois ? L’impôt révolutionnaire ? Tu parles d’une connerie. Du racket pur et simple, voilà la vérité. La doctrine c’était prendre aux riches, aux pauvres comme aux pas si riches que ça et aux très pauvres. Quand on a fini par dégager les militaires, parce qu’on a réussi, aucun de mes camarades n’est retourné à l’usine ou aux champs. Ceux qui ne sont pas entrés au gouvernement ont dérivé vers les cartels, braquages, trafic de drogue, prostitution… Quand on se bat pour le bien du peuple, fatalement, on finit par vivre à sa charge. Au final, tout le monde haïssait la dictature mais nous, on suscitait le dégout.
Il s’était arrêté de parler, le visage désolé et clément. Nous sommes restés tous les deux, silencieux, à boire des rhums jusqu’aux premières lueurs de l’aube, resplendissante, colorée, insensible.

Pochette de l'album Camino del Sol du groupe belge Antena. Label  : Les Disques Du Crépuscule.

Qu’importe, au fond, ce qui se passa au Colloque ensuite. Les débats virulents, les table rondes, les cocktails, les déclarations des maoïstes libertins contre les divisions spartakistes de Terre-Neuve ou d’ailleurs. L’ordre éternel des choses se rappelle parfois à vous sans prévenance ni poésie. Heureusement au Club Med de la philosophie, c'était bientôt hors saison. Le départ était prévu pour le lendemain.
Pour célébrer le succès du Colloque, on avait organisé une grande fête dans l'hôtel. Buffets de petits fours, fontaines de champagne, tables de blackjack et de craps. Je ne me sentais pas d'humeur joyeuse. Je m'imaginais disparaître dans la jungle pour fuir la civilisation occidentale. Ou me noyer dans la baie de Rio. J'avais un sacré cafard.
Le seul espoir que j’avais de sortir de ce marasme portait, évidemment, un sérieux tailleur bleu marine et un chemisier blanc. Il semblait que ma personne ne la laissait finalement pas si indifférente que ça. Nous regagnâmes mes quartiers sans dire au revoir.
Elle se tenait devant moi, croisant les bras, sans pour autant dissimuler ses seins dressés. À travers les persiennes, la lumière de la fête envoyait sur son corps des zébrures qui me donnaient l’impression de la déshabiller à nouveau. Je devinais la naissance des cuisses. Son regard.
Des odeurs du passé me revinrent. Des odeurs plus humaines, de sueur brune, de peau trop longtemps exposé au soleil, d’insouciance.
J’avais dans les yeux, son visage blanc empourpré par l’émotion, les filet brillants de sueur y glissant, collant de petites mèches de cheveux aux tempes, ses épaules dénudées, blanches et moites.
Puis la vision a perdu de sa netteté, s’est troublée et, portée par les notes mélancoliques d’un poste de radio esseulé, est allée se perdre à jamais dans la nuit interminable des Caraïbes.

*

(À lire de préférence en buvant de la cachaça, au bord de la piscine d'un hôtel minable de la banlieue de São Paulo, en écoutant Camino Del Sol d'Antena, trait d'union entre Antônio Carlos Jobim et Kraftwerk.)

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