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vendredi 20 juin 2025

Europe Nouvelle


« Pardon pour ces visions, c’était un peu de mauvaise humeur »
- Jacno

Inefficace et laide comme le savait l’être l’époque, la gare internationale me filait le cafard. Ce n’était déjà pas un bâtiment particulièrement gai, alors imaginez sous la pluie !… Ma chaussure droite ayant renoncé au concept démodé d’étanchéité, je choisissais quant à moi de renoncer à toute forme de sympathie à l’égard de ce qui m’était contemporain. Le futur sera mesuré, ou ne sera pas.

Encore une heure à tirer au milieu de ce réseau de couloirs labyrinthiques. La nonchalance de l’opératrice qui annonçait les retards et les changements de dernière minute accentuait l’ambience de complot permanent contre la possibilité de mon voyage. Dieu me garde d’être un jour prisonnier à perpétuité dans l’Enfer démocratique. Combien d’observations invraisemblables, combien de visions cauchemardesques ! La ville, dans la bise de l’hiver, était parcourue de fonctionnaires européens arborant des rase-pets en polyester partant joyeusement standardiser autant de pays que possible à grands coups d’aides internationales et de campagnes de propagande. Désarroi esthétique et moral. Le suicide ou la lutte armée comme seuls espoirs.

Pour passer le temps, je laissais trainer mon regard sur les vitrines des entreprises de tour-operator, forme de voyage aussi démodé qu’une liasse de travellers-chèques. Entre deux palmiers plastique, leurs affiches publicitaires déployaient un fantasme balnéaire dépourvu d’exotisme et d’aventures. Un fantasme un peu lugubre, derrière le vernis ensoleillé, calibré pour piscines à vagues de complexes hoteliers. Tourisme et UE, bonnet blanc et blanc bonnet.

Je sentais ma passion pour le style générique, ou international, de ces établissements publics me quitter petit à petit. Alors que le souffle tiède de la dépersonnalisation dilatait d’habitude pour moi une sorte d’espace creux au sein du monde, un espace de sérénité, il me semblait désormais brûlant comme l’alcool.

Mon train venait une nouvelle fois de changer de voie.

vendredi 13 octobre 2023

Musique et psychogéographie

 


À l’époque des couples désunis et des villes-musées, entre amnésie et futurs perdus, quel est encore le sens d’un mot comme dérive ?… Peut-être brancher son cerveau sur une fréquence pirate et marcher dans la ville au milieu des fantômes. Nous revendiquons d’être anti-fun, anti-brillant, terne nous semble un qualificatif juste et élogieux. Adieu vieille Europe, que le Diable t’emporte, toi et tes longs sanglots de synthétiseurs. Le passé fugitif et intime ne refait surface que sous la vibration des basses. Dans le brouillard plombant l’époque exsangue, on se branche alors sur cette fréquence pirate et on se laisse accompagner par une musique qui nous permettra, peut-être, d’entendre à nouveau nos propres pas.






« Quand Burial décrit sa façon de tester ses morceaux - en voiture, dans le Sud de Londres au milieu de la nuit -  pour déterminer s’ils possèdent la « distance » qu’il recherche, je pense systématiquement à Martin Hannett, le producteur de Joy Division, qui se livrait à des expéditions psychogéographiques comparables à travers le Manchester post-industriel de la fin des années 1970, en écoutant des groupes de l’époque comme PiL et Pere Ubu sur son autoradio. Hannett et Burial partagent la même obsession pour la reverb et les effets sonores subliminaux, souvent tirés du monde réel, qu’ils utilisent pour créer d’étranges espaces imaginaires. »

- Hardcore, Simon Reynolds 


dimanche 20 juin 2021

Présence des fantômes

La mythologie rock n’est pas qu’excès glorieux et démentiels. Pendant leur voyage, les têtes d’affiche en Cadillac rose croisent sur leur chemin de nombreux seconds couteaux qui, le moment venu (souvent longtemps après leur mort), deviendront aussi mythiques qu’eux. Une foultitude de groupes quasi-inconnus dont la présence n’est attestée que par une poignée de disques. Certitude d’une présence aussitôt doublée d’un doute lancinant quant à cette réalité : pas ou peu de photos du groupe, pas ou peu d’enregistrement. Le disque n’est qu’un grésillement sans image. Et si tout cela n’était qu’un rêve ? Ou une apparition ?

En définitive, le rock est un pays peuplé de fantômes : Robert Johnson en précurseur singulier et génial. Dans un excès de nostalgie socialo-marxiste, je pourrais également évoquer les métiers de l’ombre, ingénieurs du son et autres producteurs-arrangeurs. Ou encore ces foules anonymes aux oreilles abimées par les murs de son. Mais je veux surtout parler de ces artistes ectoplasmiques : des barbares des friches industrielles, avec leur allure d’éternels jeunes hommes bronzés et dépenaillés, disparaissant dans les brumes de la Zone, leurs boots noires foulant lestement la boue; des sorciers érudits, tourneurs de tables, utilisant les télé-sciences pour multiplier les spectres des vivants et des morts; des kids défunts errant sans but, désorientés par les lumière du rock’n’roll, et ne sachant pas où aller pour trouver le repos. La Phrance, pas tout à fait conforme au cliché rock français/vin anglais, compte également dans ses rangs quelques fantômes rock dont - et en bonne position - l’hermétique Yves Adrien.

La sortie récente d’un « röman » (sic) de Cédric Bru, intitulé Le Mystère Yves Adrien, n'est pas seulement l’occasion de se plonger dans la vie de cet absent très présent dans le paysage de la critique rock d’expression française. Il s'agit également de se rappeler d'une époque : Rock & Folk, le gonzo, le novö, etcEn effet, qui se rappelle encore de ces choses-là ? Quelques doux dingues qui se ruinent toujours en disques ? et puis quoi ?


Handicapé par un style hybride moitié biographie, moitié bouillie autofictionnelle (où l’auteur - comme c’est original - met en scène sa propre incapacité à écrire le livre que nous sommes en train de lire), ce « röman » n’est pas dénué d'un certain intérêt historique. 


La vie d’Yves Adrien, donc. « C’est l’histoire d’un homme qui a passé plus de temps à se cacher qu’à se montrer. Orchestrant soigneusement ses retraites comme ses retours, il a visé la présence par l’éclipse, la postérité par l’absence, la reconnaissance par l’oubli », nous précise l’auteur. Des disparitions, des retours, des changements aussi. 


On passe ainsi des premiers émois West Coast à la révélation électrique - Iggy Pop et les Stooges - introduite par la prose sonique de l'article visionnaire « Je chante le rock électrique » :

Les teenagers préfèrent le bubble-gum au marxisme. C'est heureux. En 1972, on a redécouvert le trip teen et son implication première : l'éphémère.


Et les Stooges, hurlant la punkitude des grands ensembles. Une musique devenue vertige, la plus belle/violente expression du rock urbain. Superbe arrogance d'Iggy crachant son ennui comme on déchire les affiches, lambeau par lambeau.

Et puis l’intuition prophétique de l’homme novö. Cette rencontre du metallic et du disco. Ce dadaïsme eighties, exploitant les arts et techniques des États-Unis d’Amérique pour en tirer une formidable expression libératoire. Un assemblage hybride où le folklore américain et la froideur des machine se confondaient, où l’Amtrak et le Trans-Europ-Express se percutaient, où chaque morceaux de métal, que l’accident avait rendu horriblement tranchants, fendaient l’air produisant un son unique. Iggy Pop, David Bowie, Kraftwerk, Ellie et Jacno, Devo, The Residents, Alan Vega et Suicide, Throbbing Gristle, Cabaret Voltaire. 

Afterpunk et Afterwave, NovöPunk et NovöWave : le rock des années quatre-vingt ne se jouera pas seulement dans la rue, mais dans les cerveaux aussi. C'est là le message des industrialistes : le verre et l'acier. Il n'est jamais trop tard pour tout recommencer. Je chante le rock synthétique.

L'oeuvre d'Yves Adrien, outre les néologismes et les gimmicks langagiers, c'est avant tout une attention précise aux sentiments esthétiques, à l'émotion que nous procure non seulement la musique en tant que telle, mais également l'univers qui l'entoure, sa vision.  


Pour cela, il a recours à une méthode analogique quasi spenglerienne, opérant des rapprochements improbables « qui voient Sex Machine de James Brown côtoyer l'univers de Mozart, mariant Salzbourg à Please, Please, Please dans une approche quasi poétique, voisine des correspondances baudelairiennes ». Comme chez Spengler, cela peut donner « l'impression d'une culture encyclopédique et d'une compétence à peu près universelle, d'une hauteur et d'une ampleur de vue qui permettent de tout embrasser d'un seul coup d'oeil, d'une puissance de synthèse et d'une virtuosité dans l'organisation des données qui rabaissent au rang de misérables tâcherons les gens qui continuent à utiliser les méthodes traditionnelles de l'analyse historique » (Jacques Bouveresse, «La vengeance de Spengler », in Essai II) alors que cela revient en fin de compte, selon l'expression de Musil, à classer « au nombre des quadrupèdes les chiens, les tables, les chaises et les équations du quatrième degré ». Mais à la différence de l'auteur du Déclin de l'Occident, Yves Adrien n'a que faire des idéologies politiques, il parle de musique et de littérature. Tout est pardonné.


Le corollaire de cette méthode analogique est évidemment l'hyper-référentialité. Comment prétendre à une vue synoptique sans citer les noms, tous les noms, des protagonistes ? « Mettre en coupe réglée toutes les littératures, doctrines et techniques initiatiques, être à soi seul la banque neurone de données, la bibliothèque borgésienne et le terminal spirituel du XXIe siècle », écrit-il dans Rock & Folk.


Érudition, mystère, poésie, dédoublement. Un parcours messianique et prophétique quasiment sans faute (seul bémol : son intérêt pour Houellebecq). 


Il faut donc relire ce que « le portier de nuit du punk et le chantre du novö » a écrit. La publication de ce mystère Yves Adrien n'est qu'une excuse. Il faut relire les articles d'Yves Adrien car c'est l'un des meilleurs témoignages (avec les textes de son ami Alain Pacadis) de l'époque Palace, branchitude et post-punk/cold-wave à la française. Il faut les relire car c'est tout simplement fini : le dernier des Mohicans möderne ayant de nouveau disparu dans le désert de béton bleu. Et avec lui, définitivement, toute une époque. 

samedi 12 septembre 2020

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche

Une pensée pour Philippe Pascal (Marquis de Sade, Marc Seberg, Philippe Pascale) : 17 mai 1956, Sidi Bel Abbès, Algérie / 12 septembre 2019, Rennes.


samedi 1 août 2020

Coldwave pour météo caniculaire




Comme on disait à l'époque, le XXe siècle a débuté avec Marinetti pour se terminer avec "Metallic K.O." des Stooges. Après, tout restait à créer. No future. Mais le future était déjà là. Les jeunes gens mödernes n'avaient pas d'autre choix que de composer avec.

Froissement de métal sur rythmes concassés, romances radioactives en noir et blanc, l'Afterpunk est en marche - du feu sous la glace - et David est son héros.

samedi 16 mai 2020

Jacno, moderne



En 1979, Olivier Assayas tourne un court-métrage promotionnel de 8 minutes pour le premier 33t de Jacno, produit par le label Dorian - Le Disque moderne (ça ne s'invente pas). Ce film, intitulé Rectangle, deux chansons de Jacno, est tourné dans l'une des tours Perspective du quartier de Beaugrenelle. Gros plans sur des machines, synthétiseurs et boites à rythmes, plans américains de Jacno, élégant, dans un décor du nouveau Paris, immeubles en matériaux bruts,  béton et aluminium, grandes baies vitrées, écran titre aussi épuré et géométrique que les mélodies de l'album. Les motifs musicaux et le contexte du clip se répondent l'un l'autre. Au centre : le moderne, thème en vogue s'il en est.
Plus jeune, je m'asseyais dans le square Georges Pompidou (grande figure de la modernité française) de Vincennes, entouré d'immeubles à l'architecture semblable aux tours Perspective (en plus fauchée), pour fumer des cigares. Je pensais souvent à ce petit film. Les pierres incrustées dans le sols et les dalles formaient des motifs circulaires, envoutants. Alors, je contemplais ce décor sur la mélodie d'"Anne cherchait l'amour" ou de "Triangle" et je vivais une émotion esthétique que je pensais définitive.
D'abord connu pour son groupe punk, les Stinky Toys, puis pour le duo qu'il forma avec Elli Medeiros (déjà présente dans les Stinky Toys et qui a eu la carrière qu'on lui connait), Jacno se lance en solo en 79. Il mène en parallèle une carrière de producteur et d'arrangeur, s'occupant, entre autre, de Mathématiques Modernes, du premier 33t de Daho (parcqu'une des maquettes avait, selon lui, un air de John Cale !), de Daniel Darc, d'Higelin... Avec Elli, il participe également à la BO d'un fameux film de Rohmer, Les Nuits de la pleine lune dont une partie de l'action se situe à Lognes, ville nouvelle de Marne-la-Vallé, alors en plein développement urbain. L'architecture moderne encore. Le reste du film se déroulant dans des appartements bourgeois à Paris (les fêtes, la branchitude, Alain Pacadis, Bulle Ogier, le Palace, vous connaissez). Mais c'est l'artiste, auteur-compositeur-interprète, qui m'intéresse.
Si les productions artistiques fin 70, début 80 ont vite tourné au ringard (cold wave, néo-polar, art optique, etc.), pourquoi la musique de Jacno est-elle, me semble-t-il, restée intacte ?Grâce à un usage inédit du matériau sonore. Il utilise les claviers pour composer de véritable thèmes. Des agencements de notes qui se répètent sans pour autant reproduire le même schéma. Il n'y a répétition qu'à travers les variations. Il y a un son Jacno (c'est à peu près aussi intelligent que de dire d'un écrivain qu'il a un style, mais bon...). Des mélodies glacées accrocheuses et des paroles originales et ironiques. 
Ces dernières ne sont en effet pas en reste. Bien loin d'être de simples compléments à son travail de composition, les textes de Jacno sont le fruit d'un véritable travail d'auteur. Des textes touchants, surréalistes et franchement poétiques. Il multiplie également les exercices de style : l'inventaire à la Prévert avec "Mauvaise humeur" ou "Les Objets" (le premier brille au firmament du genre aux côtés de "Corned Beef" du groupe punk rigolard Bulldozer), le détournement avec "Le Sport", le délire électro-mystique avec sa version de l'Ave Maria...
Dans ses Fiches, au paragraphe 173, Wittgenstein note que "tout un monde se tient dans une phrase musicale". Rien n'est plus vrai pour ce premier album solo de Jacno. Avec sa beauté froide et métallique, il est l'oeuvre d'un jeune homme résolument möderne, pour l'éternité.

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