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mercredi 12 mai 2021

À Jacques Bouveresse, la philosophie reconnaissante


À l'annonce du décès de Jacques Bouveresse, on ne peut s'empêcher de se souvenir de ses mots à la mort de Bourdieu :

S’il y a une chose qui est encore plus difficile à supporter que la disparition d’une des figures majeures de la pensée contemporaine et, pour certains d’entre nous, d’un ami très proche, c’est bien le rituel de célébration auquel les médias ont commencé à se livrer quelques heures seulement après la mort de Pierre Bourdieu. Comme prévu, il n’y manquait ni la part d’admiration obligatoire et conventionnelle, ni la façon qu’a la presse de faire (un peu plus discrètement cette fois-ci, étant donné les circonstances) la leçon aux intellectuels qu’elle n’aime pas, ni la dose de perfidie et de bassesse qui est jugée nécessaire pour donner une impression d’impartialité et d’objectivité. Comme le constatait déjà Karl Kraus, la chose qui, grâce à la presse, est devenue désormais la plus impossible est précisément le silence, y compris dans les moments où il constituerait pourtant la réaction la plus appropriée et la plus digne. Même ceux que l’événement affecte le plus directement et le plus profondément et qui, pour cette raison, ont le moins envie de « parler », n’échappent plus dorénavant à l’obligation de le faire eux aussi. 

Dans Libération, c’est Robert Maggiori, pour qui « le nazisme aveugle encore la philosophie, sans doute parce qu’il présente devant ses yeux la plus horrible construction qu’a pu réaliser son outil le plus précieux : la Raison », qui a écrit la nécrologie du philosophe rationaliste. À l'époque de l'affaire Sokal-Bricmont, dans laquelle Bouveresse avait pris position du côté des physiciens contre les jobards, le chroniqueur littéraire et philosophique de Libé, recensant son pamphlet Prodiges et vertiges de l'analogie, lui avait demandé, sur un ton de reproche, si « l'usage de notions comme celles de « sans vergogne », « grande truanderie intellectuelle », « idiotie », « frivolité », « extravagance », « stupidité », etc., ne messied pas quelque peu à l'éloge de la rigueur et de la précision technique ».  Il n'avait pas dû lui venir à l'esprit que, comme le rappelle Paul Valéry, « la preuve est la politesse élémentaire qu'on se doit ». L'incivilité est donc du côté de ceux qui racontent des foutaises sans se justifier et non du côté de ceux qui les dénoncent. Et c'est donc cette Grande Tête Molle qui rend hommage au professeur émérite du Collège de France ?

Bouveresse, qui n’avait pas de mots assez durs pour l’imposture critique du Monde des livres, du Nouvel Observateur ou encore, bien entendu, de Libération - ces journaux faisant à peu près le contraire de ce qu’on pouvait attendre d’eux : transformer la discussion critique en pure réclame - n’aurait certainement pas été surpris par cette triste ironie. L’impuissance des honnêtes gens face au pouvoir médiatique.

Quel que soit le plaisir qu'on puisse ressentir en lisant ses attaques en règle contre les intellectuels médiatiques, les pensées à la mode ou la politisation de la philosophie, il ne faut pas oublier que c'était avant tout un philosophe théorique, spécialiste de l'oeuvre de Wittgenstein, de philosophie du langage et de la connaissance comme de musique et de littérature (Musil et Kraus en premier lieu).

Sa grande exigence philosophique, son honnêteté et sa probité intellectuelle, son respect de la logique et des règles de la pensée, sa simplicité et son ironie, tout cela faisait de lui un modèle de ce que, jeune étudiant en philosophie perdu dans les bars du Quartier Latin, j'espérais - et espère toujours - un jour devenir. Sa lucidité sur l'idéologie du progrès et le pouvoir effectif de la philosophie, sans pourtant jamais renoncer à l'idéal de la raison, de la science ou au travail philosophique, parachevait d'en faire une voix importante dans le paysage intellectuel contemporain. Car comme disait Kraus, qu'il citait souvent, on ne peut pas empêcher son époque de sombrer, on peut seulement lui dire qu'elle est en train de le faire.

Je pense qu’aucune nécro, aucun hommage ne pourrait mieux résumer l’importance qu’il a eu dans la philosophie française que sa leçon inaugurale au Collège de France, La Demande philosophique : que peut la philosophie et que peut-on vouloir d'elle ?. Quand un intellectuel meurt - un vrai, je veux dire - il ne nous reste plus, tristes et encore incrédules, qu’à nous replonger dans son oeuvre. Afin d'éviter les bavardages. 

mardi 5 janvier 2021

Symphonies de supermarché


La vie quotidienne meurt des agrégations définitives ou s’y endort. La solitude et l’âpreté des conditions d’existence, auxquelles se mêlent souvent nos affections les plus chères, n'ont rien de superflu. Cela, j'en conviens, ne semble pas très agréable et, comme le disait Hume, il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon doigt. Ce dernier point, les patrons de presse l’ont bien compris.

Ils commencèrent, au début des années 40, par diffuser des mélodies enthousiastes et enjouées, ni trop rapides, ni trop molles pour accompagner tous les moments de la journée. Des compositions légères pour détendre, relaxer, rassurer et rendre plus productif. Ce narcotique auditif, easy listening ou musique d’ameublement, connut un certain succès dans les années 50. Son univers imaginaire, rempli de cigarettes françaises et de Martini dry, flattait le goût des jeunes célibataires actifs, ceux capables d’investir financièrement dans un nouveau système audio stéréo. Il confirmait l’éminence de l’american way of life.

Cependant, les bars à cocktail, les robes de chambre en soie et les couvres-lit en léopard se démodèrent vite. Le populo - pardon, le public - n’aimant pas particulièrement être pris pour un crétin, il ne suffisait plus de charmer ses oreilles : il fallait flatter son esprit. Ainsi, de même que les stations de radio et les chaines de télévision disposaient de musiques produites au kilomètre par des professionnels de studio afin d’illustrer leurs émissions, elles se dotèrent d’intellectuels professionnels capables de débiter des concepts à la même vitesse (ce qui revenait évidemment à prendre le public pour un ramassis d'imbéciles). Et la Presse… créa l’Intellectuel d’ameublement.

Ainsi, aujourd’hui, en France, en allumant la radio, nous avons le droit à des discours décoratifs, vidés de toute leur substance, dont on a avantageusement éliminé les scories intellectuelles (l’exercice de la raison au mépris de tout intérêt pratique, par exemple). Je ne cite pas d’exemples, le lecteur complètera de lui-même avec les noms des auteurs qu’il n’aime pas.

Le cocktail qu’ils nous servent est simple : banalités exprimées de manière obscure ou thaumaturgique. Les mélodies de l’easy listening, bien que standardisées, étaient, elles aussi, lourdement réorchestrées donnant ainsi lieu à des compositions chargées aux arrangements exagérés et sans retenue.

C'est donc sur le mode de l'amplification pathétique que s'expriment les Intellectuels d'ameublement. Dans le meilleur des cas, ils se contentent de relater leur expérience, forcément universelle, de la vie ordinaire (leurs privilèges de toute éternité n'entrant évidemment pas en ligne de compte). Autrement, ils s'improvisent poètes lyriques d'un monde abîmé et expriment leur désarroi face aux catastrophes du temps. Mais, ils ne prennent pas les événements pour eux, non, c'est pour l'humanité qu'ils frémissent. Ce sont les grands témoins de leur époque. Et c'est à ce titre qu'ils diffusent leur musique qui s'apparente à de la radicalité politique, mais en douceur, sans rien affirmer : l'heure est grave, nous n'avons plus les mots, tout a changé, tout doit changer.

Il est difficile d’imaginer rendre compte de la vérité de l'histoire et des réalités humaines à l’aide d’énoncés en sujet-verbe-complément. Les Intellectuels d'ameublement transforment cette difficulté en impossibilité. Il n'est plus possible de parler de ces choses, sauf à employer de « grands mots ». Qui ne sont que trop évasifs, trop relatifs, grandiloquents. Ils témoignent, mais de rien.

(En sont-ils conscients ? Quand on se paye de mots, on doit finir par s’en méfier, non ? Simple piéton de Paris et employé de bureau discipliné peut-être ne suis-je habitué qu’à leur précision méchante ?)

Si leur parole n'est pas relaxante, elle n'en est pas moins anesthésiante. L'auditeur est laissé confus et désemparé (s'entendre citer, selon la station de radio, du Péguy ou du Marx pour justifier tout et n'importe quoi, ce n'est pas de tout repos) mais étrangement satisfait. Il n'a rien appris qu'il ne savait déjà mais c'était bien joliment dit. Le discours des Intellectuel d'ameublement, il le répète déjà depuis longtemps, lui : il faudra bien qu'un jour tout change. À commencer par les autres. 

Se laisser flatter par un tel discours revient à s’encanailler anonymement dans une ambiance festive, tel l’américain moyen fréquentant un casino à la réputation sulfureuse car on y aurait aperçu Frank Sinatra et ses amis de la mafia. On s’offre des frissons pour pas cher avant de revenir, définitivement, à sa vie de tous les jours. 

Les patrons de presse ont donc bien eu raison d’ouvrir ce robinet d’eau tiède. Il suffit de parler aux auditeurs, hommes ordinaires, pour comprendre qu’ils y trouvent leur compte. Et quand on leur parle de « réfléchir » plutôt que d’ « être heureux », de « bien raisonner » plutôt que d’ « être sage » ou tout simplement de « pensée » plutôt que d’ « émotion », ils nous font gentiment comprendre qu’on est un imbécile. Car l’homme de la rue a besoin de consolation, de soutien psychologique, d’un principe, Progrès, Histoire, Peuple, Nation ou autre, pour apporter un sens au grouillement de la vie sur Terre. Au diable la raison et la vérité ! On s'installe dans la confusion comme dans un salon.

En somme, les mélodies rassurantes des Intellectuels d’ameublement sont des moyens de rêver et de voyager par procuration vers une destination idéale, encore inconnue, mais dont on nous assure qu’elle sera chaude et que les menaces y seront absentes. Éblouissement romantique !

Si l’easy listening, l’exotica et les autres musiques légères ont définitivement disparu des ondes (même si l’on trouve encore quelques archivistes obsédés (1) ), il n’est pas absurde de penser que les Intellectuels d’ameublement continueront longtemps de servir leur soupe insipide. Enfin… il nous reste le plaisir d’écouter, cette fois-ci en pleine connaissance de cause, les mélodies fantasmées de la génération cocktail, qui nous consoleront peut-être des platitudes et des mensonges de nos intellectuels faussement profonds, faussement sérieux.



1 Je pourrais me lancer dans une apologie passionnée de l’easy listening et de ses dérivés. Comparer l’album Ritual of The Savage de Les Baxter aux premiers poèmes de Cendrars (principalement Documentaire) ou aux Cartes postales de Levet. Vous dire que les suites de Jack Fascinato sont à la musique ce que les constructions modernes de Palm Springs sont à l’architecture : des monuments de simplicité et de clarté qui, à partir de leur obsession pour la nouveauté et de l’éphémère, ont créé des souvenirs magnifiques et durables. Je pourrais, je pourrais…

mardi 15 décembre 2020

Remettons en marche la pompe à phynance !


À en croire le premier et unique chanoine honoraire de la basilique Saint-Jean-de-Latran, il n'y a pas d'argent magique. Je conteste, poliment, mais je conteste. À la manière des instituts de sondage d'opinion, la Banque de Phrance crée de la matière à partir du vide. Si ça ce n'est pas de la magie...

Cependant, j'entends bien que lorsque l'argent vient à manquer (ce qu'il ne manque, justement, jamais de faire) la prestidigitation fiscale est un moyen bien limité de remplir les caisses. Heureusement, l'Administration et ses régents veillent. Et ils disposent d'un moyen tout sauf magique de faire rentrer de l'argent : l'impôt.

En prenant en considération qu'il s'agit là de l'unique moyen certain de vider les bas de laines, je m'apprête à proposer une solution géniale et définitive pour renflouer l'État :

Imaginez, sur le modèle de l'impôt sur la fortune, une taxe sur un signe extérieur de richesse en particulier : l'impôt lui-même. Car plus vous payez d'impôt,  plus vous êtes censés toucher des sous. (Il y eut bien un impôt sur les portes et fenêtres). Imaginez ensuite que vous payiez 10.000€ d'impôt par an et que le taux de cet impôt sur les impôts soit de 10%. Vous vous retrouverez, en fin d'année, à payer 11.000€ (10.000 + 1000). Sauf que, et c'est là tout le génie de la chose, cet impôt est lui-même imposable ! Grâce à une subtile utilisation de la théorie des ensembles, nous assistons à une régression à l'infini, comme dans un jeu de poupées russes. Le paradis de Cantor est tout sauf un paradis fiscal car vos 11.000€ se retrouvent à nouveau imposables, portant le montant à payer à 12.100€ et ainsi de suite. Il suffit ensuite de plafonner l'impôt à partir du moment où l'on considère que l'on a assez de pognon.

Les rentiers férus de logique, tremblant tout de même pour leur vie, m'objecteront que les ensembles sont rangés selon une hiérarchie de types et qu'il est sans signification de se demander si un ensemble est inclus dans lui-même ou non. Je réponds : “Certes“. Mais je ne doute pas que je saurais trouver, à la Direction Générale des Phynances Publiques, une oreille attentive à mon discours et ce en dépit de toute erreur de raisonnement. 

Je vous annonce donc que j'abandonne (au moins temporairement) la littérature pour me consacrer à ma nouvelle vocation de conseiller économique, prenant au sérieux la leçon des experts : ce n'est pas parce qu'on n'a rien à dire qu'il faut fermer sa gueule. Jacques Attali, prends garde !

vendredi 5 juin 2020

Péché d’orgueil


Christian Northeast, Plus grand, meilleur, plus rapide, plus frais, plus vite, 2005

Ces penseurs-là [Thomas Carlyle, Ralph Waldo Emerson, William James, Georges Sorel, G.D.H. Cole, Josiah Royce, Reinhold Niebuhr, Martin Luther King], je le crois, incarnaient la conscience des fractions les plus modestes de la classe moyenne, donnant voix à leurs préoccupations particulières et critiquant leurs vices caractéristiques que sont l’envie, le ressentiment et la servilité. Malgré ces tares, le conservatisme moral de la petite bourgeoisie, son égalitarisme, son respect pour le travail de qualité, sa compréhension de la valeur de la loyauté et sa répugnance face à la tentation du ressentiment sont les fondements sur lesquels les critiques du progrès ont toujours dû s’appuyer s’ils voulaient élaborer ensemble une alternative cohérente à l’orthodoxie régnante.
Je n’ai pas l’intention de minimiser l’étroitesse d’esprit et le provincialisme de la culture des fractions les plus humbles de la classe moyenne ; pas plus que je ne nie le fait qu’elle a engendré racisme, chauvinisme, anti-intellectualisme et toutes les autres plaies si souvent citées par les critiques libéraux. Mais les libéraux, dans leur impatience à condamner ce qui est déplaisant dans la culture petite-bourgeoise, ont perdu de vue ce qu’elle a d’estimable. Leur attaque contre « l’Amérique profonde », qui donna lieu en fin de compte à une contre-attaque antilibérale — l’élément principal de l’émergence d’une nouvelle droite — les a rendus aveugles aux aspects positifs de la culture petite-bourgeoise : son réalisme moral, sa compréhension du fait que chaque chose a un prix, son respect des limites, son scepticisme au sujet du progrès. En dépit de tout ce qui a pu être dit contre eux, les petits propriétaires, les artisans, les commerçants et les fermiers — plus souvent victimes que bénéficiaires des « innovations » — ne risquent pas de confondre le pays enchanté du progrès avec le seul et vrai paradis.
- Christopher Lasch, Le Seul et Vrai Paradis. Une histoire de l’idéologie du progrès et de ses critiques

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