Affichage des articles dont le libellé est drogue. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est drogue. Afficher tous les articles

samedi 31 décembre 2022

Prisonnier du continuum (2)

 

Il aurait dû être capable de profiter de ses jours de congés réglementaires sans difficulté. Du repos, un peu de lecture, une hygiène de vie saine. Il repensait à ces directives de l’Entreprise tout en tirant rêveusement sur sa cigarette. Plutôt que de se reposer, il avait pris de l’avance sur les dossiers de l’année à venir. Pourquoi s’infliger cela ? Le système de contrôle tentaculaire de l’Entreprise exerçait-il une emprise si forte sur lui ?

C’est à cet instant que la température de l’ordinateur grimpa. Le souffle de ses ventilateurs s’accéléra avant de s’éteindre dans un petit cri strident : la machine avait planté. Il la redémarra avant de s’enfoncer, jusqu’à s’oublier, au plus profond de ses entrailles. Car autant les ordinateurs semblent clairs du dehors, autant ils sont confus en dedans. Modèle de labyrinthes et centre de minotaures. D’infinis enchevêtrements de mots fracturés en un kaléidoscope de documents, bifurquant sans cesse vers des coins à chaque fois plus obscurs de la machine. Ces lignes de textes entortillées les unes aux autres ressemblaient plus à des incantations qu’à des discours cohérents. Des passages repris, raturés et réécrits tant de fois qu’on avait fini par en oublier le sens. Et pourtant, la machine, elle, les comprenait. Héritage prophétique dément.

Son travail consistait à assurer la qualité des logiciels. Trouver les causes des incidents, déceler les défauts de conception et appréhender leurs conséquences. Comprendre pourquoi. Moitié enquêteur, moitié archéologue. Coincé entre le cybernétique et l’occulte. 

Les différents éléments du réseau informatique étaient comme des essaims sans stratégies communiquant en claquant anonymement leurs mandibules à cristaux liquides. Il devait trouver son chemin à travers ce bruit en direction de la Réponse. Il était à l’affut des mutations imperceptibles du Code dans les coulisses de son appartement monastique, hors du monde.

Dès qu’il se relâchait un instant, des images lui arrivaient par intermittence. Flashs d’un corps blond, sourire conciliant et regard joyeux. Puis un atroce sensation de vide. C’était le signe qu’il fallait redoubler d’attention. Se concentrer sur le puzzle. Il était bien plus prisonnier de ses sentiments que de la société de contrôle.

Les dossiers qu’il traitait actuellement étaient des plus épineux. L’Entreprise avait entamé un rapprochement, lucratif il va sans dire, entre le milieu du software et l’armée. Il avait été choisi pour s’occuper de l’assurance qualité des deux premiers prototypes. D’abord, un logiciel destiné à l'entraînement des équipages de véhicule de combat d'infanterie. Dans un décor montagneux, rocaille en polyèdres, des chars d’assaut minimalistes devaient repérer puis détruire des villages, des hélicoptères, d’autres chars. Les personnages en fil de fer qui traversaient l’écran étaient-ils des militaires ou des civils ? Le manuel d’utilisation ne le précisait pas. Et il ne cherchait pas à le savoir.

Le second projet l’intéressait beaucoup plus. Un light synthesizer, un générateur d’images synchronisées sur une piste sonore. Tandis que le son pénétrait les algorithmes, les animant d’un souffle inédit, des motifs, similaires aux mandalas qui avaient fasciné les hommes depuis des millénaires, apparaissaient sur l’écran. Ce dernier se transformait petit à petit en une fenêtre ouverte sur une version corrompue du Magicien d’Oz. 

Le but d’un tel logiciel, financé en partie par des militaires, lui échappait. Une forme de divertissement non compétitif, pas d'ennemis, pas de morts, juste de la lumière et des couleurs. Des bêtises de hippies sans intérêt. À défaut de succomber au « dérèglement des sens », il se posait quelques questions.

1 - Qui en était l’auteur ? Certains commentaires du code était signés « John Ox ». Un illustre inconnu. Et pourtant, un véritable maître du vertige fusionnant les circuits électroniques et les notes harmoniques en une étrange géométrie du délire.

2 - Était-ce réellement pour ses qualités professionnelles qu'il avait été engagé pour ce job ? L'Entreprise comptait des dizaines d'ingénieurs qualité au moins aussi talentueux que lui. Et pourtant, on avait insisté pour que ce soit spécifiquement lui. Une âme en peine tournant en rond dans le salon décati de son appartement, fuyant tout contact humain. Comme si, avec lui, on ne craignait pas de voir fuiter les secrets déposés au coeur des bandes magnétiques de la disquette. Au fond, peu lui importaient les véritables motivations de ses employeurs. Il avait un puzzle tout neuf à triturer afin de lui changer les idées.

À son réveil, les images habituelles d’amour désespéré qui le hantaient avaient disparu. Ni beauté blonde, ni sensation de vide. Juste une légère migraine. Pas de quoi l'empêcher de reprendre le travail.

Le code du light synthesizer était particulièrement ingénieux. Cryptique mais brillant. Des nombres a priori arbitraires émaillaient le code, le rendant quasiment illisible tout en restant fonctionnel. Que signifiait 0x5f3759df ? Il était presque hypnotisé par les prouesses de cet algèbre psychédélique. Les vecteurs unitaires dansaient la tarentelle dans des espaces qui n'étaient presque plus euclidiens. Les virgules flottantes de 32-bits ondulaient comme des tritons dans un océan électrique. Un véritable bijou d'ingénierie. Un cristal noir.

Les jours - et les nuits - passaient sans qu'il ne trouve de failles dans le programme. Son travail était de toute évidence terminé. Et pourtant, il ne pouvait s'empêcher de continuer à fouiller le light synthesizer. Jusqu'à l'épuisement parfois. Une obstination irrationnelle le poussait à revenir incessamment au mystère de ces formes.

Il était de plus en plus détaché du monde, victime d'une surprenante forme d’apathie. Plus d'images, plus de rêves, plus rien. Devant son écran, il avait le sentiment de perdre le contrôle sans pour autant être capable de s’arrêter. John Ox, le Minotaure au coeur du labyrinthe, l’avait maté.

Il avait très peu de souvenirs de la suite. De la raison qui avait amené les hommes en noir à pénétrer son appartement. Il les regardait, sans rien dire, fouiller ses notes et exporter des données depuis son ordinateur. Il saisissait parfois des bribes de conversations. Sans qu'elles ne l'intéressent particulièrement. « Temps d'incubation du sujet... heures d'exposition par jour... sans discontinuité... effet psychoactif... » La migraine reprit. Dans un dernier éclair de lucidité, il se dit qu’il aurait bien aimé revoir le visage apaisant de cette femme. Mais le travail passe avant tout.

lundi 4 avril 2022

En résumé


« Je n'ai pas encore trouvé de drogue qui puisse vous faire planer autant que le fait de s'asseoir à un bureau pour écrire, d'essayer d'imaginer une histoire, aussi bizarre soit-elle, autant que le fait de sortir et de se plonger dans la bizarrerie de la réalité et de faire un petit tour sur l'Autoroute des Fiers. »

- Hunter S. Thompson

jeudi 24 septembre 2020

On est toujours pas des sauvages !



"Réalité s'ouvre sur une suite linéaire martelée par des tambours martiaux, le genre de progression qu'affectionnent les bretteurs du ressac punk, sauf qu'une guitare acoustique en maîtrise le thème, en connivence avec la SG qui se retient d'exploser et étaye la structure de notes brumeuses. Puis la basse s'évade et grimpe tel un lierre sur les syncopes, jusqu'à ce que le grain saturé reprenne ses droits et que roule la voix chargée d'alluvions. La différence est faite en moins de trente secondes. Là où hurlent les coyotes urbains, où les imprécateurs iroquois crachent au ciel, Camera Silens entre en matière imprégné de spleen. Le groupe a suffisamment vécu pour mettre ses tourments en musique et raconter leurs tristes corollaires. Déjà, la pochette en dit long avec son marcheur renfrogné. L'ennui, les squats cancéreux, les jeunes qui cherchent une échappatoire et se balancent du Pont de Pierre, voilà l'envers du décors bordelais narré sur les plages de cet album. [...]

Camera Silens maîtrise le tempo, excelle dans le trapu, s'octroie des refrains cavalcades mais retombe toujours sur ses Dr. Martens, preuve en est l'ouverture de "Classe criminelle" : la basse doublée assure simultanément rythmique et mélodie, bien calée sur des tons explosifs qui lâchent la bride à un saxophone expirant sur la scansion du titre, juste avant que ne démarre la machine à pogoter. Ce sax nom de dieu ! Foutu de faire rouler une larme sur les joues burinées des soudards ! L'opus se conclut par l'hymne indispensable "Pour la gloire" et l'on frôle le sans-faute. Réalité s'apprête à entrer dans l'histoire, ce n'est qu'une question de temps et de mentalité.

Et si son écho résonne jusqu'aux nouvelles générations, c'est qu'il exsude ce blues que tous les rude boys et autres hérissons portaient dans leur coeur et que nul autre n'avait su retranscrire."

- Thierry Saltet, "Réalité" in Patrick Scarzello, Camera Silens par Camera Silens


jeudi 11 juin 2020

Buy the ticket, take the ride


Est paru récemment le #20 de la revue Beatdom, numéro consacré ce mois-ci aux "post-beats", ces auteurs auxquels on attribue, de manière abusive ou non, une filiation beat. Parmi eux, le gentlemen de Louisville, Kentucky, celui qui chassait les lézards dans les casinos de Las Vegas, le freak de Woody Creek, le journaliste hors la loi, j'ai nommé Hunter S. Thompson.
Il y aurait énormément à dire sur cet auteur légendaire de la "contre-culture" américaine, spécialiste de la Mort du Rêve Américain, pas naïf pour un sou quant à ce dont il était témoin durant les 60s. Et ce modeste dossier n'en aborde même pas le quart de la moitié. Il a cependant le mérite d'apporter des éclaircissements quant à la place qu'occupe HST dans le panthéon de la littérature américaine du 20ème siècle.
Le premier article consacré à ce dernier, "Hunter S. Thompson and the Beat Generation" de David S. Wills, se contente de relater, de manière scolaire mais efficace, les relations qu'il entretenait avec les trois grandes figures beat : Kerouac, Ginsberg et Burroughs. Du point de vue littéraire, le plus proche de lui n'est pas forcément celui qu'on croit... Cet article est également l'occasion de (re)lire les hilarantes nécrologies consacrées à Ginsberg et Burroughs.
Viens ensuite "Chasing Hunter's Literary Persona Through the Pages", une longue interview avec le Dr. Rory Patrick Feehan (qui a consacré une thèse à HST). Interview durant laquelle on apprend que l'héritier journalistique de HST pourrait bien être Matt Taibbi (ex-The eXile, Rolling Stone). Où l'on dit du bien du Outlaw Journalist de William McKeen et du mal de l'affreux Hunter: The Strange and Savage Life of Hunter S. Thompson de la toute aussi affreuse E. Jean Caroll. Où l'on redore également le blason de deux livres tardifs et sous-estimés du bon Dr. Thompson : Kingdom of Fear, son autobiographie, et Hey Rube, la collection de ses articles pour le site de sport ESPN.
On pourra ensuite lire avec profit "The Beaten Generation : Ginsberg, Burroughs, Thompson... and the Battle of Chicago"  de Leon Horton, qui revient sur les incidents de la Convention Démocrate de 1968 à Chicago.
Et enfin "Hunter S. Thompson: Fear and Loathing in Utero" du même Leon Horton, un très beau portrait du jeune HST.
(Indépendamment du "dossier" Thompson, on trouvera également l'article "William S. Burroughs, Timothy Leary, Drugs, and Control : When the Beats Split into the Hippies and the Punks" de Westley Heine, pièce de choix pour comprendre les répercussions du mythique mouvement littéraire).
Espérons que ce numéro permettra à certains de se rappeler à quel point Hunter S. Thompson était l'un des grands écrivains américains du 20ème siècle. Il est vrai que ses frasques et ses frusques ont souvent éclipsé l'auteur, sa grande sensibilité et son réel talent littéraire. Comme, à mon avis, en atteste cette lucide, trop lucide introduction à son premier recueil d'articles, The Great Shark Hunt. 28 ans avant son suicide :


Notes de l'auteur

"L'art est aussi lent que la vie est courte.
Quant au succès il est très lointain. "
J. Conrad

Eh bien... oui, nous voilà repartis.
Mais avant de me mettre au travail, pour ainsi dire, je veux être sûr que j'arriverai à me débrouiller avec cette élégante machine à écrire - (eh oui, on dirait que je m'en sors) -, donc pourquoi ne pas finir rapidement cette liste des œuvres de ma vie et puis foutre le camp de cette ville par l'avion de 11:05 pour Denver ? En effet. Pourquoi pas ?
Mais en attendant, j'aimerais dire, pour votre information, que ça fait vraiment très étrange d'être un écrivain américain de quarante ans dans ce siècle, assis tout seul dans cet énorme immeuble de la Cinquième Avenue de New York, à une heure du matin, la veille de Noël, à trois mille cinq cents kilomètres de chez soi, en train d'établir la table des matières pour un volume de mes propres Œuvres Choisies, dans un bureau avec une grande porte vitrée qui donne sur une vaste terrasse dominant la Fontaine du Plaza.
Très étrange.
J'ai l'impression que je pourrais tout aussi bien être assis là en train de graver l'épitaphe de ma propre pierre tombale... et quand j'aurai fini, il ne me restera plus guère qu'à plonger de cette putain de terrasse dans la Fontaine, vingt-huit étages plus bas, et au moins deux cents mètres de l'autre côté de la Cinquième Avenue.
Personne ne pourrait surpasser un tel numéro.
Pas même moi... et en fait, la seule manière de me sortir de cette sinistre situation une fois pour toutes est de décider délibérément que j'ai déjà vécu et achevé la vie que j'envisageais de vivre - (treize ans de plus, en fait) - et que tout, à partir d'aujourd'hui, sera Une Vie Nouvelle, un truc différent, un spectacle qui s'achève ce soir et commence demain matin.
Si donc je décide de bondir vers la Fontaine après avoir fini cette note, je veux préciser un point, sans équivoque aucune : j'aimerais vraiment faire ce saut, et si je ne le fais pas, je considérerai toujours que c'était une erreur et une occasion manquée, une des très rares fautes graves de ma Première Vie, en train de s'achever.
Et quelle importance après tout ? Je ne vais probablement pas le faire (pour toutes sortes de mauvaises raisons), et je vais sans doute finir cette table des matières, rentrer chez moi pour Noël et devoir y vivre encore une centaine d'années avec ce tissu de conneries que je suis en train de compiler.
Mais, bon Dieu, quelle magnifique sortie... et si je m'y décide, bande de salopards, vous allez devoir vous fendre de quarante-quatre coups de canon en guise d'adiey (ce mot est "adieu", bordel - et je suppose que je ne manœuvre pas cette élégante machine à écrire aussi bien que je le croyais)...
Mais vous savez que je pourrais y arriver, si seulement j'avais un petit peu plus de temps.
N'est-ce pas ?
Oui.

H.S.T. #1, Repose en paix
23/12/1977

samedi 23 mai 2020

Alain Z. Kan, le rubis des nuits parisiennes

Meneur de revue, chanteur à minettes, punk pur et dur, glam travelo, Gardenal, Valium, Nembutal, Librium fort, we like Alain Kan.
Interdit d'antenne et de promotion, puis disparu sur le quai d'une gare, la carrière d'Alain Kan n'est faite que d'absences. Il est la figure en creux du rock français. Cité dans les remerciements d'un livre de Pacadis "pour sa bonne humeur", ami de Daniel Darc, beau-frère de Christophe, il apparait comme un magnifique second rôle, toujours relayé en arrière-plan à cause de ses provocations : croix gammées, épingles à nourrices, discours hitlériens samplés, homosexualité et poudre. Mais, rassurez-vous, heureusement en France on ne se drogue pas.
En pensant à Gazoline, groupe d'Alain Kan, et à Pierre Wolfsohn, batteur de Taxi Girl décédé, Daniel Darc dédiera ainsi un titre, au cours d'un concert de 1985 à Bruxelles : "Pour Pierre-Jean. Pour Pierre. Pour tous les autres junks qui sont morts sans savoir pourquoi. Et pour 1977 et pour la fontaine des innocents. Et pour tous les autres groupes qui se plantent tous les jours".


Plutôt que de regretter cet état de fait, ne faut-il pas reconnaitre que l'oeuvre d'Alain Kan tendait vers cette mise à l'écart ? Que ses chansons ne pouvaient susciter qu'admiration ou dégout véhément ?
Les liens et influences entre rock et littérature sont des lieux communs. Jim Morrison (on peut rappeler la phrase de Philip Seymour "Lester Bangs" Hoffman dans Almost Famous : "Jim Morrison is a drunken buffoon posing as a poet. Give me the Guess Who. They have the courage to BE drunken buffoons, which MAKES them poetic."), Patti Smith, Rimbaud, Baudelaire, etc. Néanmoins, le rire glacial, la voix emplie de fièvre et les textes grotesques d'Alain Kan, tout cela n'est pas sans rappeler un poète, une oeuvre en particulier. Lautréamont et Les Chants de Maldoror.

Peinture de l'artiste Nick Kushner intitulé Maldoror: Satan Seated Upon His Throne qui sert d'illustration à une édition russe des Chants

Quand on écoute "Philo-dodo", "Devine qui vient dîner ce soir ?", "Blacky" et d'autres chansons, on ne peut qu'être frappé par la délectation perverse de l'acte méchant.
Verbalisation de la violence, esthétisation de la cruauté contre les autres, contre soi. Lautréamont parle des "pages sombres et pleines de poison" et des "émanations mortelles de ce livre".
Lautréamont dit également ceci : "J'établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux ; c'est fait. Il s'aperçut ensuite qu'il était né méchant : fatalité extraordinaire ! Il cacha son caractère tant qu'il put, pendant un grand nombre d'années; mais, à la fin, à cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour le sang lui montait à la tête ; jusqu'à ce que, ne pouvant plus supporter une pareille vie, il se jeta résolument dans la carrière du mal... atmosphère douce !" Il ne s'agit pas de faire un parallèle entre Maldoror et l'homme Alain Kan, mais entre Maldoror et le chanteur, l'artiste Alain Kan. Ce dernier démarrant sa carrière comme amoureux transi sur "deux notes de musique", dérivant ensuite lentement vers la "chevalerie de cuir et de sang". Héraut du Mal.



Cette croisade, dans les deux cas, trouvant son achèvement dans une disparition violente, inattendue, inexpliquée.
Pour en revenir à Taxi Girl, leur clavier, Laurent Sinclair, jouera et produira quelques titres sur le dernier album sombre, très sombre, d'Alain Kan, Parfums de nuit... Notamment sur le dernier titre "Schwartz Market" dont les paroles (retranscrites ensuite, avec des trous malheureusement) ne peuvent qu'être l'oeuvre d'un Lautréamont tox made in 77 : "Ce matin-là le ciel était clair entre les tombes. J'avais soif. J'ai toujours soif. Pris de vertige, je bus à toute vitesse mon petit-déjeuner : quatre bonnes gorgées de gin tiède. Ouai, je sais, c'est dur à encaisser le gin, surtout l'estomac vide. La vodka, par contre, c'est plus facile, plus propre, un peu salaud. Je dirais même la Suisse des alcools. Alors que le gin requiert une résolution plus farouche, comme des affinités malsaines avec des kamikazes. Bref, je me suis endormi le nez dans la double-page d'un Playboy usagé. Aïe aïe aïe, la gonzesse "Série Noire", chromée comme un pare-choc. J'ai dû rêver longtemps les doigts agités autour de ma braguette. Trop longtemps. Dehors, une nuit sombre, opaque, griffée de bourrasques s'était faite maîtresse de la ville. De gros nuages épais et menaçants s'engouffraient entre les immeubles aux façades grises et vertes, aux façades dégueulasses de la ville. Chaque flaque d'eau suicidait les enseignes aux néons tarabiscotés. Sex-shop, ???, hôtel du désir, clignotaient dans un vide désespérant. La grande ville continuait son activité nocturne mais aucun traffic n'encombrait le boulevard. À part quelques taxis et z'autos noir et blanc de la police, il n'y avait aucune voiture en action. Toutes étaient rangées en ligne sur le bord du trottoir. Peut-être demain, une de ces machines, aux formes ondulées, offrira à son conducteur une mort métallisée et fera ??? à un jeune adolescent violemment projeté de son Aston Martin, le front incrusté des fragments du pare-brise, couronne de diamants voilée d'une délicate dentelle de sang. Bizarre, bizarre, bizarre, bizarre. Qui a dit bizarre dans l'étrange de mes rêves ? Qui ? Lui ? Vous ? Vous, perdu à des milliers de kilomètres dans la même ville que moi ? Vous étroitement blotti, replié, pelotonné, dans votre lit d'orphelin avec pour compagne une petite fille mongoloïde qui jamais ne vous prêtera sa poupée. Viens, soyons bêtes, décrochons la lune, offrons-nous les trésors interdits. Mais en reste-t-il ? En reste-t-il vraiment de ces trésors cachés comme on en découvre dans les livres d'images ? Oh, douce amie (?), douce Aloïsse (?), il ne faut pas rêver, je rêve, faut pas rêver, la violence des tapins dans la rue. Comprend une bonne fois que tous les culs sont à prendre, que tous les corps sont à vendre. Tant pis si tu détruis ! Tant pis si tu fais du mal ! Regarde, regarde, nous ne sommes que des rats. Bientôt la race humaine sera anéantie, en proie à de vilains malaises. Douleurs terribles, odeurs de bas-fonds. La fosse aux serpents en large veines dans toutes les directions. Les oeufs lacrymogènes vont éclater. Ces rats ne tarderont pas à grandir. Ils nous feront sentir les griffes, leur mâchoire nous chatouillera la rétine, aïe ! ??? Ils iront au Louvre vitrioler le sourire niais de la Joconde, grignoteront les statues de marbre que nous adorons. Adieu dos charnus, adieu belle santé. Les grosses dames aux lunes bien nourries de Rubens seront avalées. Destruction obligatoire et souhaitable. Et toi, gros pédé, ne ris pas. Regarde, regarde ta famille innombrable qui s'avance, ta belle famille de rats. Prépare ton cul. Ton fion, ce monstre à l'allure sage que la Justice n'a pas encore surpris. On va enfin t'enculer, salopard. Déjà que tu jouis. L'idée seule de te faire baiser gonfle ta queue répugnante. Bientôt tu sentiras ces dents te fouiller les intestins. Tu crèveras de douleur affreuse. Pas de pitié sans une sorte de conscience appliquée, disait Artaud. Ton frère rat a de la conscience appliquée. Un flux de sang brûlant te montera à la gorge. Alors, il te plantera l'embout à poppers dans le nez. Vas-y, sniffe et crève, morne pissoire, hangar à merde. Au crépuscule, tes poussières seront balayées par le vent. Et moi, moi j'ai toujours soif. J'ai soif ! J'ai soif ! Oh, l'imagerie du mauvais goût me torture. Je n'ai sous les yeux que le triptyque de Bosch commenté par un Burroughs de passage. Que vais-je pouvoir t'offrir mon amour ? Que vais-je pouvoir t'offrir maintenant que nous somme faits de plastique et que nous avons toujours une éponge humide à coté de la main ? On efface... on efface... on efface... on efface... Il est grand temps de sortir des poubelles du monde entier. Je sais : il faut plastiquer le monde. Comment y parvenir ? Un crime intriguant. Je refuse toute action singulière. Je suis ??? d'une période d'oisiveté insensée et sensuelle. Perpétuelle rencontre de moi avec moi. J'ai déjà envisagé mon suicide et, par conclusion, je dois me détruire moi-même. Ma mort sera un crime, un assassinat, un meurtre sur pied de micro chromé, le visage parfaitement maquillé... maquillé... maquillé..."


"Qu'avons-nous donc à redouter ? Vince "Ziggy Stardust" Taylor est mort, Johnny Thunders a quitté son corps, quant à Alain Z. Kan, punk historique, fondateur de Gazoline, groupe mythique s'il en fût, il a disparu depuis bientôt une année, un peu trop longtemps pour qu'on puisse espérer quelque chose. Alain Z. Kan, qui baisa Bowie, rêva Bardot, écrit les plus/seuls?/beaux (convulsifs) textes français depuis Gainsbourg. "La réalité frappe trop fort !" Eh oui ! La dernière vision qui nous restera de lui sera celle d'un ange sur le quai d'une station de métro au nom idiot : rue de la Pompe ! Never born, never dead, son esprit veille sur nous, kids. Lui aussi faisait partie de cette chevalerie de cuir et de sang. Calice sacré. Il est parfois bien difficile de briser sa vie gratuitement." Daniel Darc, Prémonition,  n°9, automne 91.

Bonus. Sujet d'investigation possible : pourquoi les tox sont-ils attirés par le standard "Falling In Love Again" ? Elle a en effet été reprise de manière distordue par Alain Kan, mais également, en allemand, par William S. Burroughs.
eclose
volume_off
 
Librium fort

vendredi 1 mai 2020

Désertion

Elle a bon dos notre cellule de confiné. Elle fonctionnerait comme une cocotte-minute, maintenant sous pression les hommes, accélérant ainsi la révolution qui vient. (Elle n'en fini d'ailleurs jamais de venir, la révolution. Peine-à-jouir !) 
Quand les révolutionnaires en chambre pourront s'évader de ce bagne quasi-militaire, ils reprendront leur vie en main. Adieu les conventions, le prévisible, l'ordinaire, bonjour les voyages exotiques, la philosophie asiatique, l'auto-gestion, la sexualité libre, la drogue et la liberté ! Things get too straight, I can't bear it ! Il y aurait beaucoup à dire sur la "subversion" du mode de vie hédoniste et marginal. Ce qui me fascine le plus c'est l'obsession du voyage. Quand j'entends des jeunes gens se vanter d'avoir côtoyé des Indiens ou des Vietnamiens pendant plusieurs mois, j'imagine un rejeton d'une bonne famille bourgeoise qui se gargariserait avec extase d’idéaux populistes (1) parce qu'il a passé quelques mois à travailler à l'usine. On prend une bonne dose d'exotisme, cocktail apparemment similaire à l'association Seconal-BenzedrineMais vous ne faites pas partie de la Beat Generation ! Vous ne connaissez ni la censure, ni les difficultés à publier, ni le mépris, ni la controverse, ni l'hostilité, ni les menaces, ni la violence. Tant mieux, d'ailleurs. Avouons que ce ne sont pas des situations agréables. Beaucoup partent voir ailleurs ce qu'avec des bon yeux et un peu de patience il était possible de voir sans quitter son quartier. Dans ce Monde où l'on voudrait se perdre loin des routes - mais il n'y a même pas de routes (2), pratiquez un peu la désertion intérieure. Ou bien faites du sport. En tout cas, arrêtez de parler politique.


(1) Edouard Limonov, « Discours d’une grande gueule coiffée d’une casquette de prolo »

(2) Julien Torma, Le Grand Troche

Articles les plus consultés