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mercredi 17 janvier 2024

Méditerranée, poème (3)

Le Domaine du Rayol, le Jardin des Méditerranées


                                    « Intérieur »

 

« Toutes les filles devraient avoir un poème écrit rien que pour elle, même s'il faut pour ça retourner cette sacrée bon dieu de planète sens dessus dessous. »

Richard Brautigan 



C’est la plus belle matinée du monde, la plus légère

De beaux doigts fuselés se glissent entre les persiennes

Geste absurde et charmant figé dans la lumière oblique

Imagination en berne.

Elle est blonde - si blonde

Et sa main nue jusqu’aux veines 

Resplendit sous le soleil blanc.

vendredi 8 septembre 2023

Époque d'un cœur dépouillé

Jean-Claude Götting, "QUIT"

"Vous êtes trop et trop peu dans ma vie. Trop pour que je puisse aimer quelqu'un d'autre. Trop peu pour me combler et me satisfaire. Vous me donnez trop pour que je puisse cesser toute relation avec vous sans un déchirement affreux. Vous me donnez trop peu pour que ce peu ne soit pas aussi insuffisant et douloureux que le rien. Votre amitié m'est une torture, et la rupture de cette amitié me serait une torture elle aussi. Vous êtes comme un couteau dans mon cœur. L'y laisser, ça fait mal. Mais l'arracher! Je me viderais de ma vie. Je suis écartelée entre mon amitié pour vous, mon besoin spirituel de vous, mon besoin d'être aimée spirituellement par vous, — et mon désir d'amour, mon désir de vivre, fût-ce quelques mois seulement, ma chair qui, elle aussi, a un besoin légitime d'être aimée. Si je ne veux pas vous perdre, il me faut sacrifier ma chair. Il me faut mourir vierge, ou oublier jusqu'à votre nom."

- Henry de Montherlant, Les Jeunes filles

vendredi 31 mars 2023

Méditerranée, poèmes (2)

Paul Cézanne, « Baie de Marseille, vue de l'Estaque », 1885

« Nostalgie du port »


Tendres docks,

Est-il encore possible de rêver

Face à cet horizon hypothéqué

De mâts et de coques ?


Ils ont disparu

Les rêves coulant en grands tas d’or

Ne restent plus

Que des souvenirs qui rôdent, dehors

Dans le silence frais de l’eau. 

 ***

« Lumière, encore » 


La lumière du Sud fait ciller tes yeux.

Elle veille sur tout ce qui domine l’eau bleue,

Abruptes montagnes de calcaire blanc,

Déesses grecques d’à présent.

Resplendissante, elle accroche partout ses éclats

Tu es bien ici chez toi.

 

samedi 18 mars 2023

Méditerranée, poèmes (1)

 

Georges Braque, « Viaduc de l'Estaque », 1907

« Vision solaire  » 


Sans quitter les indistincts récifs de brume,

Il jette un regard 

Vers le front de mer incertain de la Méditerranée,

Vive, ardente, indomptable,

Avec un savoir incertain

Et une sensibilité exaspérée.


Depuis sa nébuleuse septentrionale 

Faite de cartes postales

Et de matelots d’imaginaires espaces,

Il vit en territoire lointain

Les poèmes de ses rêves méridionaux.


Il désire la vivacité insaisissable du Sud

Sans oser même l’approcher,

Toutes les amours sont paradoxales.


***


« Montée de l’Oratoire »


Les rues vont seulement de haut en bas,

Pentes bien dures en bord d’abîme

Où le murmure violent du mistral fait sa gymnastique

Sur les invisibles trapèzes de la ville,

Tu auras bien de la chance si tu peux t’y cramponner.

Sinon, plonge verticalement dans le vide,

Loopings et acrobaties piétonnes,

Chute languissante vers les rochers d’en bas.


Tu finiras étourdi

Par ta série mouvementée de tonneaux

Comme par la fenêtre nue qui donne sur la baie de Marseille.


***


« L’absence et l’exil »


À l’orée du port

S’étale la grande piscine de l’homme exilé

Barcelone, Marseille, Gênes, Port Saïd,

Mer de la soi-disante mutuelle compréhension.


Debout sur le parapet d’une terrasse trop sereine,

Mes yeux brutalisent la passerelle des cargo-boats en partance 

Morceaux de quais détachés, 

Aspect du métal civilisé.


Ni sédentaire, ni nomade,

Je suis le badaud sur le port,

Oublié et aphasique,

Les langues de l'adieu sont toutes étrangères.


***


« Vanneries et algues humides »


Des natures mortes de poissons,

Poésie de la mer et du commerce,

Exposées le long des quais :

Ecrevisses et langoustes vivantes,

Étranges petits monstres épineux,

Exportation de coquillages,

Expéditions de bouillabaisses en boîtes soudées. 

Tous les océans du monde sont là

Devant moi

Dans la poussière et le soleil.


***


« Le chant des cigales »


Son rapide répétitif soutenu

De boites à musiques hallucinés,

Frictions lancinantes d’incongrues cymbales.

Orchestre fantôme encerclé de feu

Qui joue dans un paysage spectral 

Desséché de soleil et de sel,

Comme en écho

Aux steamers hululant vers les vagues lointaines.


Le frottement de blocs sonores incompatibles,

Provence de Terre, Provence de Mer, 

Nous joue sa mélodie du futur. 


***


« Maison de tout 1er ordre »


Dans le Grand Hotel Métropole

On vend du provençalisme de bazar

Accompagné de soupe de coquillages,

Tandis que la vivante activité du port

Et sa mauvaise réputation universelle

Courbe le dos sous le poids 

De la liberté pour tour-opérators.


Dans cette maison recommandée pour familles et voyageurs

Les poètes sont oubliés comme les crabes dans leur nasse.


***


« Séduction féminine du Sud »


Elle est un soleil qui brille pour tous 

Sans plus d'explication que sa lumière inimitable,

Immédiate, presque brutale 

Force sans réplique.


Retrouver les beautés du Parthénon

Dans l'intégrité solaire de sa sensualité,

Réaliser le destin surnaturel de l’homme

Dans sa jeunesse intemporelle.


Trop belle, comme une essence d’Orient qui sent trop fort

Elle nous offre le monde et nous en sauve.


***


« Vue splendide sur la mer »


Une embarcation approche dans l'eau moirée de gras

Les vagues arc-en-ciel se brisent sur d’autres vagues

On ne trouve personne contre qui se blottir 

Pour faire barrage au vent venu de loin.

jeudi 6 octobre 2022

Prisonnier du continuum (1)

Lent mouvement des vagues, murmure de la pluie, ambiance crépusculaire de rase campagne assurée par grillons et grenouilles. Paysages hi-fi. Depuis que j’avais arrêté l’automédication à base de bières d’importation, les disques de relaxation étaient ce qui se rapprochaient le plus d’un antidépresseur. De toute façon, on ne trouvait plus que ça dans le rayon « Musique » des hypermarchés. L’époque était au bouddhisme, à l’ésotérisme New Age comme à l’éloge permanent de l’innovation technologique, puissants anesthésiants.

« L’Art a pour principale mission le bien-être de l’individu et du citoyen. Une oeuvre d’art qui n’est pas destinée à agir positivement sur le spectateur ne mérite pas d’être glorifiée », avait un jour asséné le ministre de la Culture avant de passer une loi sur la régulation des produits culturels. On baignait alors déjà dans un univers océanique : images fluides, sans forme, espaces indéterminés, sons planants.

Allongé dans le lit de mon appartement-capsule - un meublé de dix mètres carrés « prêt-à-vivre » - je contemplais, désormais au son du piaillement d’oiseaux robotisés, le vide. À proprement parler : tous mes meubles étaient dissimulés derrière des murs d'aggloméré recouvert de stratifié blanc. La couleur la plus neutre possible mais luisante. Dans cet intérieur rien n’avait été pensé pour résister durablement à l’épreuve du temps. Locataire compris. Pourtant, les contrats s’étaient arrachés comme des petits pains car ces appartement, tels des wagons plombés, nous accordaient l’immunité diplomatique face à l’Histoire. « Vous verrez, grâce à cette architecture d'intérieur complètement design, fatigue et efforts sont réduits au minimum », m’avait vanté le promoteur. Éloge d'une vie simple pour hypocondriaques camés à la consommation, citoyens convulsif d'un État thérapeutique.

À travers l’unique fenêtre de l’appartement, le centre-ville de la Capitale, masse continue mal proportionnée d’immeubles, étalait sa monstrueuse banalité. Bureaux, logements, hôtels, hypermarché, parking et centres de loisirs indifférienciables. Toujours la même rengaine depuis la canonisation de Reagan : discount et dollars. La Capitale baignait dans une légère bruine qui diffractait la lumière clinique des bureaux de verre et de métal poli en une sorte de halo opalin. Comme si elle était toute entière un mirage ultra-moderne. Mais avec quelle possibilité d'oasis ? Dans la nuit trouée par les projecteurs de police, privée de son foisonnement d’aventures et de rencontres, comment retrouver l’énergie de vivre ? 

Je me levais et, tirant une trappe sur le mur, dévoilait mon ordinateur. Solide carcasse d’acier, parallélépipède inamovible tout en lignes horizontales et verticales. Sobre, fonctionnel, rigoureux.

En tapant une adresse cryptique dans le navigateur, je me branchais sur une radio pirate des enclaves suburbaines. Le casque vissé sur le crâne je plongeais dans un hyperespace de percussions métalliques. Breakbeat, ‘ardkore, jungle, liquid funk, jump-up, comme autant de mots de passes pour quelques élus bruyants et vulgaires perdus au milieu de l’apocalypse de la nouvelle modernité. Ce grondement syncopé venu des profondeurs des machines matérialisait étrangement l’absolue mélancolie de nos vies dans la banlieue universelle. Des existences entraînées dans une série de ruptures, de tournoiements et de brisures semblables à la manière dont étaient traitées les lignes de basses et les caisses claires. Des boucles technos à durée potentiellement infinie, comme en autarcie.

Au milieu de cet incendie de sons, je fermais les yeux pour essayer de me rappeler, avec une nostalgie trouble, le choc des lasers des stroboscopes, les danses furieuses, le tremblement physique et les chevauchées sauvages sur le dancefloor. Dehors, les rues piétonnes à sens unique et les points de retrait de marchandises n’encourageaient pas au contact. Et ce n’étaient pas les pulsations impeccables, calibrés par des neuroscientifiques, qu’on diffusait dans les bars lounge qui amélioraient les choses.

Je me fondais dans ce vacarme psychotique et sombre comme avant dans le son océanique des environnements musicaux synthétiques. Ma vie n’était plus que cette oscillation constante entre convulsions et nappes apaisantes. Bouffées d’euphorie dopées à la vitesse contre remords contemplatifs. Schizophrénie anti-mélodique.

Au fur et à mesure que la nuit avançait, les rythmes se changeaient en rumeur. Ils devenaient moins frénétiques, comme maintenus en suspension. Pour accompagner cette nouvelle ambiance, je lançais la première disquette d’un vieux jeu d’aventure au classicisme néoplastique. L’écran, transformé en curieux damier polychrome, laissait schématiquement apparaître des personnages, des maisonnettes, des arbres, des créatures fantastiques, des grottes, parfois un mot ou deux. Chaque anfractuosité dans cette laborieuse mosaïque de cubes colorés appelait à la curiosité. Les nappes poussiéreuses de synthétiseurs qui s’échappaient des cryptes comme un souffle achevaient de m’entrainer dans ce fantasme gamin d’aventurier.

Je semblais rêver tout éveillé, à m’inventer des contes comme un enfant, en face de ma machine. Cet espace vide, aux couleurs parcimonieuses, aux polygones exsangues et anguleux, me paraissait presque aussi vivant que le monde extérieur. Le coeur chaviré par autant de tournants au dessus du vide, ectoplasme tortillant, je disparaissais entièrement dans ce jeu vidéo, dans cette musique électronique, ces plaisirs de bas étages et fiers de l’être.

Sans un mot, fidèle à sa figure de prétorien underground, le DJ mit abruptement fin à son mix. De nouveau, je me retrouvais projeté, par l’éclat du lourd silence, au milieu de l’appartement. Quoique désemparé par le retour brutal à la misère ordinaire, je savais bien que dans le capharnaüm high-tech la musique et le divertissement ne s’arrêtaient jamais vraiment. Je me trainais jusqu’à mon lit et appuyais à l’aveugle sur les touches en caoutchouc de la chaine hi-fi pour glisser lentement dans un monde factice d’air et de chaleur.

En rêve, j’accumulais des kilomètres sur des sentiers qui ne me menaient jamais nulle part, perdu au milieu d’une Méditerranée secrète. J’étais entouré de blondes et magnifiques fleurs sauvages dont les fruits mordorés semblaient porteurs de frissons éphémères. Dans cette fournaise des mers du Sud, l’esprit réduit par une extrême cuisson, je m’approchais d’une bastide. Le vert des pins, l’odeur balsamique de la résine scintillante, la blancheur du calcaire de la falaise là-bas. 

Je contournais la bâtisse aux effluves d’armoire à linge pour découvrir une piscine. Un beau puit turquoise dont le fond brillait comme les éclats d'un masque indien brisé en tessons de formes libres. Sur ses rebords, l'eau faisait courir de lumineux et mouvants filets. Marbrure impalpable et hypnotique. Je me sentais rassuré dans ce climat apaisé de tons fins. Blancs doux, rouille dorée, gris d’argent pareils aux éléments d'une mosaïque byzantine.

J’entendais l'eau tomber d’un corps tandis qu’il sortait de la piscine. Un corps archaïque éblouissant de santé. Beauté sportive, hanches étroites, poitrine de bronze drapée dans les plis d’un voile transparent. Des grains de beauté épinglés sur la peau comme autant de perles noires.

Mais ce corps svelte, pilotis indiscutable du peu de stabilité que je conservais encore, s’éloignait inexorablement. Le désarroi que je ressentais serait-il aussi éphémère que les traces de pas mouillés qu’on laisse sur les pierres chaudes ? Ou bien demeurerait-il ? Offert au soleil, détaché de tout, les images réelles et imaginaires se mélangent si parfaitement. Après être resté un long moment à contempler les vagues étrangères, je me réveillais dans la Capitale et m’allumais une salutaire cigarette.

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