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vendredi 20 juin 2025

Europe Nouvelle


« Pardon pour ces visions, c’était un peu de mauvaise humeur »
- Jacno

Inefficace et laide comme le savait l’être l’époque, la gare internationale me filait le cafard. Ce n’était déjà pas un bâtiment particulièrement gai, alors imaginez sous la pluie !… Ma chaussure droite ayant renoncé au concept démodé d’étanchéité, je choisissais quant à moi de renoncer à toute forme de sympathie à l’égard de ce qui m’était contemporain. Le futur sera mesuré, ou ne sera pas.

Encore une heure à tirer au milieu de ce réseau de couloirs labyrinthiques. La nonchalance de l’opératrice qui annonçait les retards et les changements de dernière minute accentuait l’ambience de complot permanent contre la possibilité de mon voyage. Dieu me garde d’être un jour prisonnier à perpétuité dans l’Enfer démocratique. Combien d’observations invraisemblables, combien de visions cauchemardesques ! La ville, dans la bise de l’hiver, était parcourue de fonctionnaires européens arborant des rase-pets en polyester partant joyeusement standardiser autant de pays que possible à grands coups d’aides internationales et de campagnes de propagande. Désarroi esthétique et moral. Le suicide ou la lutte armée comme seuls espoirs.

Pour passer le temps, je laissais trainer mon regard sur les vitrines des entreprises de tour-operator, forme de voyage aussi démodé qu’une liasse de travellers-chèques. Entre deux palmiers plastique, leurs affiches publicitaires déployaient un fantasme balnéaire dépourvu d’exotisme et d’aventures. Un fantasme un peu lugubre, derrière le vernis ensoleillé, calibré pour piscines à vagues de complexes hoteliers. Tourisme et UE, bonnet blanc et blanc bonnet.

Je sentais ma passion pour le style générique, ou international, de ces établissements publics me quitter petit à petit. Alors que le souffle tiède de la dépersonnalisation dilatait d’habitude pour moi une sorte d’espace creux au sein du monde, un espace de sérénité, il me semblait désormais brûlant comme l’alcool.

Mon train venait une nouvelle fois de changer de voie.

dimanche 12 novembre 2023

Le règne du n'importe quoi

Si la lecture du journal est la prière de l'homme moderne, alors les paroissiens d'aujourd'hui doivent tirer une drôle de tête. Les polémistes, experts, sondologues et éditocrates de tout poil (tiens, mais où sont les journalistes ?) à l'érudition sans limite répondent aux questions les plus lancinantes comme les plus futiles. Ils tirent une réponse de leur chapeau, orientée selon l'obédience du canard, et, sans la regarder plus avant, l'amidonnent et l'archivent telle une vérité révélée. Et pas de rouspétances ! Quel hégélianisme pervers nous fait-il croire qu'il faille relayer toute idée ayant surgi à un moment ou à un autre ?

Allons respirer un peu d'air frais, voyage entre juste colère et abandon désarmant, au côté de Mocky, Dard, Malet and co., cette bande de soudards pas facile à aimer pour les grandes têtes molles Ce qui lie mon œuvre à celle de Frédéric Dard, c’est la haine de l’hypocrisie, le besoin de franchise, même au prix du mauvais goût puisque le mauvais goût, pour beaucoup, c’est dire la véritéCinéma et littérature rigolarde, et quand il faut réaliste, violente et sans concession. Solo, L’Albatros, Un linceul n’a pas de poches, Le Témoin, Y a-t-il un Français dans la salle ?, Le Miraculé, etc, etc. L'amitié au dessus de tout, moquerie franche jamais cynique et tendresse sans mièvrerie. Et puis des femmes nues. Entre anarchisme et conservatisme décomplexé, anars de droite (anathème des anathèmes!), nous choisissons de rester libres et sentimentaux.


vendredi 13 octobre 2023

Musique et psychogéographie

 


À l’époque des couples désunis et des villes-musées, entre amnésie et futurs perdus, quel est encore le sens d’un mot comme dérive ?… Peut-être brancher son cerveau sur une fréquence pirate et marcher dans la ville au milieu des fantômes. Nous revendiquons d’être anti-fun, anti-brillant, terne nous semble un qualificatif juste et élogieux. Adieu vieille Europe, que le Diable t’emporte, toi et tes longs sanglots de synthétiseurs. Le passé fugitif et intime ne refait surface que sous la vibration des basses. Dans le brouillard plombant l’époque exsangue, on se branche alors sur cette fréquence pirate et on se laisse accompagner par une musique qui nous permettra, peut-être, d’entendre à nouveau nos propres pas.






« Quand Burial décrit sa façon de tester ses morceaux - en voiture, dans le Sud de Londres au milieu de la nuit -  pour déterminer s’ils possèdent la « distance » qu’il recherche, je pense systématiquement à Martin Hannett, le producteur de Joy Division, qui se livrait à des expéditions psychogéographiques comparables à travers le Manchester post-industriel de la fin des années 1970, en écoutant des groupes de l’époque comme PiL et Pere Ubu sur son autoradio. Hannett et Burial partagent la même obsession pour la reverb et les effets sonores subliminaux, souvent tirés du monde réel, qu’ils utilisent pour créer d’étranges espaces imaginaires. »

- Hardcore, Simon Reynolds 


jeudi 6 octobre 2022

Prisonnier du continuum (1)

Lent mouvement des vagues, murmure de la pluie, ambiance crépusculaire de rase campagne assurée par grillons et grenouilles. Paysages hi-fi. Depuis que j’avais arrêté l’automédication à base de bières d’importation, les disques de relaxation étaient ce qui se rapprochaient le plus d’un antidépresseur. De toute façon, on ne trouvait plus que ça dans le rayon « Musique » des hypermarchés. L’époque était au bouddhisme, à l’ésotérisme New Age comme à l’éloge permanent de l’innovation technologique, puissants anesthésiants.

« L’Art a pour principale mission le bien-être de l’individu et du citoyen. Une oeuvre d’art qui n’est pas destinée à agir positivement sur le spectateur ne mérite pas d’être glorifiée », avait un jour asséné le ministre de la Culture avant de passer une loi sur la régulation des produits culturels. On baignait alors déjà dans un univers océanique : images fluides, sans forme, espaces indéterminés, sons planants.

Allongé dans le lit de mon appartement-capsule - un meublé de dix mètres carrés « prêt-à-vivre » - je contemplais, désormais au son du piaillement d’oiseaux robotisés, le vide. À proprement parler : tous mes meubles étaient dissimulés derrière des murs d'aggloméré recouvert de stratifié blanc. La couleur la plus neutre possible mais luisante. Dans cet intérieur rien n’avait été pensé pour résister durablement à l’épreuve du temps. Locataire compris. Pourtant, les contrats s’étaient arrachés comme des petits pains car ces appartement, tels des wagons plombés, nous accordaient l’immunité diplomatique face à l’Histoire. « Vous verrez, grâce à cette architecture d'intérieur complètement design, fatigue et efforts sont réduits au minimum », m’avait vanté le promoteur. Éloge d'une vie simple pour hypocondriaques camés à la consommation, citoyens convulsif d'un État thérapeutique.

À travers l’unique fenêtre de l’appartement, le centre-ville de la Capitale, masse continue mal proportionnée d’immeubles, étalait sa monstrueuse banalité. Bureaux, logements, hôtels, hypermarché, parking et centres de loisirs indifférienciables. Toujours la même rengaine depuis la canonisation de Reagan : discount et dollars. La Capitale baignait dans une légère bruine qui diffractait la lumière clinique des bureaux de verre et de métal poli en une sorte de halo opalin. Comme si elle était toute entière un mirage ultra-moderne. Mais avec quelle possibilité d'oasis ? Dans la nuit trouée par les projecteurs de police, privée de son foisonnement d’aventures et de rencontres, comment retrouver l’énergie de vivre ? 

Je me levais et, tirant une trappe sur le mur, dévoilait mon ordinateur. Solide carcasse d’acier, parallélépipède inamovible tout en lignes horizontales et verticales. Sobre, fonctionnel, rigoureux.

En tapant une adresse cryptique dans le navigateur, je me branchais sur une radio pirate des enclaves suburbaines. Le casque vissé sur le crâne je plongeais dans un hyperespace de percussions métalliques. Breakbeat, ‘ardkore, jungle, liquid funk, jump-up, comme autant de mots de passes pour quelques élus bruyants et vulgaires perdus au milieu de l’apocalypse de la nouvelle modernité. Ce grondement syncopé venu des profondeurs des machines matérialisait étrangement l’absolue mélancolie de nos vies dans la banlieue universelle. Des existences entraînées dans une série de ruptures, de tournoiements et de brisures semblables à la manière dont étaient traitées les lignes de basses et les caisses claires. Des boucles technos à durée potentiellement infinie, comme en autarcie.

Au milieu de cet incendie de sons, je fermais les yeux pour essayer de me rappeler, avec une nostalgie trouble, le choc des lasers des stroboscopes, les danses furieuses, le tremblement physique et les chevauchées sauvages sur le dancefloor. Dehors, les rues piétonnes à sens unique et les points de retrait de marchandises n’encourageaient pas au contact. Et ce n’étaient pas les pulsations impeccables, calibrés par des neuroscientifiques, qu’on diffusait dans les bars lounge qui amélioraient les choses.

Je me fondais dans ce vacarme psychotique et sombre comme avant dans le son océanique des environnements musicaux synthétiques. Ma vie n’était plus que cette oscillation constante entre convulsions et nappes apaisantes. Bouffées d’euphorie dopées à la vitesse contre remords contemplatifs. Schizophrénie anti-mélodique.

Au fur et à mesure que la nuit avançait, les rythmes se changeaient en rumeur. Ils devenaient moins frénétiques, comme maintenus en suspension. Pour accompagner cette nouvelle ambiance, je lançais la première disquette d’un vieux jeu d’aventure au classicisme néoplastique. L’écran, transformé en curieux damier polychrome, laissait schématiquement apparaître des personnages, des maisonnettes, des arbres, des créatures fantastiques, des grottes, parfois un mot ou deux. Chaque anfractuosité dans cette laborieuse mosaïque de cubes colorés appelait à la curiosité. Les nappes poussiéreuses de synthétiseurs qui s’échappaient des cryptes comme un souffle achevaient de m’entrainer dans ce fantasme gamin d’aventurier.

Je semblais rêver tout éveillé, à m’inventer des contes comme un enfant, en face de ma machine. Cet espace vide, aux couleurs parcimonieuses, aux polygones exsangues et anguleux, me paraissait presque aussi vivant que le monde extérieur. Le coeur chaviré par autant de tournants au dessus du vide, ectoplasme tortillant, je disparaissais entièrement dans ce jeu vidéo, dans cette musique électronique, ces plaisirs de bas étages et fiers de l’être.

Sans un mot, fidèle à sa figure de prétorien underground, le DJ mit abruptement fin à son mix. De nouveau, je me retrouvais projeté, par l’éclat du lourd silence, au milieu de l’appartement. Quoique désemparé par le retour brutal à la misère ordinaire, je savais bien que dans le capharnaüm high-tech la musique et le divertissement ne s’arrêtaient jamais vraiment. Je me trainais jusqu’à mon lit et appuyais à l’aveugle sur les touches en caoutchouc de la chaine hi-fi pour glisser lentement dans un monde factice d’air et de chaleur.

En rêve, j’accumulais des kilomètres sur des sentiers qui ne me menaient jamais nulle part, perdu au milieu d’une Méditerranée secrète. J’étais entouré de blondes et magnifiques fleurs sauvages dont les fruits mordorés semblaient porteurs de frissons éphémères. Dans cette fournaise des mers du Sud, l’esprit réduit par une extrême cuisson, je m’approchais d’une bastide. Le vert des pins, l’odeur balsamique de la résine scintillante, la blancheur du calcaire de la falaise là-bas. 

Je contournais la bâtisse aux effluves d’armoire à linge pour découvrir une piscine. Un beau puit turquoise dont le fond brillait comme les éclats d'un masque indien brisé en tessons de formes libres. Sur ses rebords, l'eau faisait courir de lumineux et mouvants filets. Marbrure impalpable et hypnotique. Je me sentais rassuré dans ce climat apaisé de tons fins. Blancs doux, rouille dorée, gris d’argent pareils aux éléments d'une mosaïque byzantine.

J’entendais l'eau tomber d’un corps tandis qu’il sortait de la piscine. Un corps archaïque éblouissant de santé. Beauté sportive, hanches étroites, poitrine de bronze drapée dans les plis d’un voile transparent. Des grains de beauté épinglés sur la peau comme autant de perles noires.

Mais ce corps svelte, pilotis indiscutable du peu de stabilité que je conservais encore, s’éloignait inexorablement. Le désarroi que je ressentais serait-il aussi éphémère que les traces de pas mouillés qu’on laisse sur les pierres chaudes ? Ou bien demeurerait-il ? Offert au soleil, détaché de tout, les images réelles et imaginaires se mélangent si parfaitement. Après être resté un long moment à contempler les vagues étrangères, je me réveillais dans la Capitale et m’allumais une salutaire cigarette.

samedi 2 avril 2022

Parenthèse lumineuse

« Le moment idéal réside justement dans cette licence exempte de soucis : c'est le dimanche de la vie, qui nivelle tout et éloigne tout ce qui est mauvais. »
 
- Hegel

La lumière tombait, oblique, à travers les persiennes. De longues zébrures étincelantes s'étalaient paresseusement sur le mobilier intérieur, donnant à l’ensemble un aspect étouffé.  On eut soudain dit que quelqu'un avait coupé le son. La marmaille en patinette, les grosses automobiles qui suent du pétrole irisé, les pochards bruyants, les maraîchers hâbleurs, toute la faune et la flore du vacarme organisé n'avaient pas encore rompu cette solennité antique. Ainsi, cette drôle de lumière des dimanches matins de printemps, illuminant crûment le désert pierreux des rue des Paris, pouvait insuffler à la ville cette sublime sensation de liesse retenue.

Derrière les persiennes, on s'accordait parfaitement à ce rythme silencieux. On entendait juste le tissu des draps. Fier de ne rien faire, l'homme se transforme en voyageur immobile propulsé à tombeau ouvert sur une autoroute mentale hallucinatoire. Rêver, sans autre finalité, au-delà des contingences. 

Les dimanches de la vie, baignés de soleil, sont une Atlantide d'avant les vagues. À l'abri, on y oublie tout : les bilans tactiles d'histoires d'amour déçues, les chutes de la Bourse, la politique, la médiocrité. Délivré de tout accablement, il n'est plus besoin de sortir dans le monde. Cet isolement terrible - quand pourrait-il être aussi beau ?

dimanche 25 juillet 2021

Dimanche

 

Sous un ciel atone, un dimanche de plus venait de s'écouler dans la mégalopole électronique. Les meilleurs ingénieurs du pouvoir en place, avec leurs ogives à particules d'iodure d'argent et d'azote liquide, n'avaient jamais réussi à venir à bout de ce phénomène climatique millénaire : le ciel gris et silencieux du dimanche après-midi.

On en était venu à ignorer le ciel et ses humeurs. L'éclairage urbain simulait parfaitement le plein soleil. Les parcs d'attractions miniatures et les jardin à thèmes mis en place au coeur de la ville occupaient suffisamment l'après-midi des citoyens ordinaires pour qu'ils ne s'en préoccupent pas.

Au loin, des lignes de chemins de fer transportaient des oisifs en vacances permanentes d'un lieu de villégiature à l'autre. Tel un tableau de Chirico, la mystérieuse présence des trains n'était plus visible qu'à l'horizon. Les oisifs, reclus dans ces wagons aérodynamiques en fibre de verre et de carbone, ignoraient également le ciel et sa mélancolie.

Ne restaient alors plus que des hommes et des femmes isolés, accoudés à leur fenêtre, pour se dire que ce ciel déprimant n'était rien en comparaison au néant de la ville, rasée puis redessinée après l'Armageddon télématique. Sa temporalité s'était érodée et elle était réduite à son essence utilitaire et géométrique. Les films de propagande  montrant des citoyens joviaux profitant de places piétonnières et de jardins urbains n'y faisaient rien. Dans une pose méditative, ils portaient une cigarette à leurs lèvres. Une loi sanitaire interdisait la vente d'alcool et de tabac passée l'heure du déjeuner.

Échoués un peu plus que les autres sous ce ciel atone, la progression dramatique de leur existence était suspendue. Oubliés un instant les tourments intérieurs, les drames familiaux déchirants, les futiles affaires qui n'intéressent que les tabloïds et les tribunaux de province. Leur solitude non dissimulée les mettaient à l'abri du regard de Mammon comme de celui du Dieu protestant et puritain. Une intimité désirable.

samedi 8 août 2020

Fluctuat nec biture

Notre émotion ne traduit peut-être que la poésie perdue.
- Gaston Bachelard, La Poétique de l'espace

Aurai-je longtemps le sentiment du merveilleux quotidien ? Je le vois qui se perd dans chaque homme qui avance dans sa propre vie comme dans un chemin de mieux en mieux pavé, qui avance dans l'habitude du monde avec une aisance croissante, qui se défait progressivement du gout et de la perception de l'insolite. C'est ce que désespérément je ne pourrai jamais savoir.
- Aragon, Le Paysan de Paris


Il était dix-huit heures et j'avais décidé de lutter contre la canicule, objet insupportable pour tout hyperboréen, en m'accoudant au zinc d'un café où j'avais mes habitudes. Le patron, un triste sir ombrageux, manches de chemise retroussées, arborait un tablier noir et le foulard typique des gars de l'Auvergne, d'un rouge vif.
Sur une ardoise, on pouvait lire, à la craie :
Aligot saucisse
Truffade d'Auvergne
Pièce de Salers
Tant de plats qui, avec quelques degrés de moins, auraient enchanté ma nuit. Mais là, à cause de ce soleil, pourtant déclinant, ardent comme un flambeau, je n'étais mû que par la soif. Une soif quasi-cosmique ! Existentielle ! J'éclusais donc les verres de bière.
À l'époque du crabe reconstitué, cette ardoise avait tout de même presque valeur de haïku.
Ainsi accoudé à mon comptoir, j'aurais pu vous décrire le spectacle du petit peuple des trottoirs, me faire l'impressionniste de Paris. Vous dire qu'il y avait là un bout de rue banale, compter les clients, les passants et les pigeons. Malheureusement de nos jours, Paris est loin des exquises délicatesses des toiles impressionnistes. Le flou artistique du brassage social a laissé place à un chaos de formes brisées. Les appartements forment entre eux des angles obliques, les bâtiments se désaxent, les toitures sont de guingois, les escaliers lacérés d'un mouvement incessant. On n'utilise même plus de béton armé mais du staff, des polymères et autres cochonneries de synthèse. Toutes ces formes qui n'existaient que dans les délires du cinéma expressionniste allemand - et qui exposaient la folie inhérente à l'autorité et au Capital - sont désormais la marque de fabrique de notre époque. Culot, cynisme ou inconscience ? Même les buildings, que j'avais tant admirés à New-York, n'étaient plus ces formidables fleurs de verre et d'acier croissant entre les pierres des trottoirs jusqu'à l'azur des tours. Ils n'avaient plus l'allure que d'appareils administratifs sans goût. Sensibilité de fonctionnaire !
J'avais attaqué le septième apéritif et ma diatribe (interne, bien entendu) picturalo-politique m'avait passablement échauffé. Quand soudain, la porte du bistrot s'ouvrit. Des touristes américains. Moralement, je me dressais ! Mais à l'intérieur, les français de bases étaient tout guillerets. Vous vous imaginez ? Des Américains, des vrais ! Mentalement, je les foutais dehors à grands coups de pied dans le train. L'Auvergnat, toujours taiseux, continuait à essuyer ses verres. Je suppose qu'il n'en pensait pas moins. Que venaient-ils chercher exactement ? Un dépaysement préfabriqué, certifié traditional french cooking ? Paris est depuis  longtemps devenu semblable à n'importe quelle de leurs mégalopoles : pétrodollars, hôtels pour japonais et enseignes victimes de la négoce immobilière. Le tout en plus provincial peut-être.
Je m'attardais alors à contempler le corps informe d'un des Américains, le plus gros, celui qui devait être le chef de meute. D'une pâleur irréelle, archétype de la corpulence en soi, la lumière lui collait à la peau effaçant les contours et exacerbant les détails. C'était une pâte molle avec des touffes de barbe évoquant un maquis desséché. C'en était trop pour moi. Je m'engouffrais dans la rue. Sur la devanture du café, on pouvait encore lire : vins & liqueurs, bois & charbons.
Le soleil n'en finissait pas de se coucher. Au dessus de la ville, aux teintes orange monochrome de paysage passé à la photocopie, planaient des nuages comme des langues de feu. Toute la matière colorée semblaient sortir d'un éternel crépuscule qui, par un jeu de miroirs déformants, désagrégeait les objets : les bistrots devenaient des bars lounge, les cafés, des latte et les ateliers, des salles de spectacles subventionnés.
Fatigué par la chaleur et la boisson, comme pris d'une étrange fièvre, je me mis à parcourir Paris en espérant que ma mémoire musculaire - chose étrange ! - me ramène dans une de ces rues frileuses, de moi connues. À l'abri de la foule et de la pression immobilière. Pendant que je déambulais, il me semblait entendre le cri immense, infini de l'agonie de la ville.
La plupart de ceux qui sont restés ne semblent pas trop s'en faire. Tout comme ils sont satisfaits de leur léger embonpoint et d'être un peu sous-payés. La proximité du monde du spectacle et de la frime excuse tout. Y compris les discours décharnés et rabougris des hommes et femmes au pouvoir et leur urbanisme à marche forcée.
D'ailleurs, pourquoi n'étais-je pas encore parti ? Certainement à cause de ma puérilité à toute épreuve qui, entre les gravats des éternels travaux d'aménagement, me faisait trouver, partout, à chaque instant, prétexte à émerveillement.
Au bout d'un moment, je me retrouvais dans une rue déserte, aux bâtiments désaffectés aux frontons desquels on pouvait encore déchiffrer ces inscriptions, écaillées par le temps : Manufacture générale de poterie d'étain. Bazar d'électricité. Usine à vapeur. C'était une vision complètement rétrofuturisteMa tentative pour retrouver cette intégrité de la ville que la marchandise avait mutilée passait par le modèle grossier et rudimentaire des mythes archaïques. De vieux souvenirs "en mauvais état, postsynchronisés et projetés dans des conditions défectueuses"(1) sur les murs. En cette nuit d'été, l'air s'épaissit, se gonfla et des êtres revinrent à la vie, invisibles mais bien vivants.  Francis Carco, Robert Giraud, André Salmon, Jean-Pierre Clébert, Jacques Yonnet et Pierre Mac Orlan, silhouettes en ombre chinoise.
Dans la ville, un grand nombre de nos souvenirs sont logés. Dans ses routes, ses carrefours, ses bancs, sur ses façades, dans ses coins et recoins, nos souvenirs gardent des refuges caractérisés. Tout cela malgré sa destruction programmée. Car même si ces endroits sont à jamais rayés du cadastre, étrangers à toutes promesses de joies présentes et à venir, il restera toujours qu'on a aimé les petits bistrots, les tabacs du coin, les bouchons populaires, les antres de bougnats de Mouffetard, de Maubert et des Îles. Lorsqu'on a plus rien, lorsqu'on a tout perdu, ou presque, il restera toujours qu'on a vécu. Nous étions . En quelque sorte.
D'où l'importance de la littérature aujourd'hui. La vraie, je veux dire. Pas les flâneries curieuses, ni les anthologies pittoresques, ni les "dictionnaires amoureux". Que les étiquettes étouffent les épiciers de l'édition ! Je parle de ces pourvoyeurs de rêve qui imposent leur couleur au passé et que nous croyons retrouver aujourd'hui en les relisant.
Je me couchais l'esprit gros d'articles fantaisie, d'enseignes et réclames clignotantes, de musiques de cabaret et d'éléments de décor criards. Nous boirons éternellement à la santé de Mac Orlan et du fantastique social, qui n'existe plus que dans nos têtes. Mais qui existe malgré tout.

(1) Jean-Jacques Schuhl, Telex n°1


vendredi 5 juin 2020

Péché d’orgueil


Christian Northeast, Plus grand, meilleur, plus rapide, plus frais, plus vite, 2005

Ces penseurs-là [Thomas Carlyle, Ralph Waldo Emerson, William James, Georges Sorel, G.D.H. Cole, Josiah Royce, Reinhold Niebuhr, Martin Luther King], je le crois, incarnaient la conscience des fractions les plus modestes de la classe moyenne, donnant voix à leurs préoccupations particulières et critiquant leurs vices caractéristiques que sont l’envie, le ressentiment et la servilité. Malgré ces tares, le conservatisme moral de la petite bourgeoisie, son égalitarisme, son respect pour le travail de qualité, sa compréhension de la valeur de la loyauté et sa répugnance face à la tentation du ressentiment sont les fondements sur lesquels les critiques du progrès ont toujours dû s’appuyer s’ils voulaient élaborer ensemble une alternative cohérente à l’orthodoxie régnante.
Je n’ai pas l’intention de minimiser l’étroitesse d’esprit et le provincialisme de la culture des fractions les plus humbles de la classe moyenne ; pas plus que je ne nie le fait qu’elle a engendré racisme, chauvinisme, anti-intellectualisme et toutes les autres plaies si souvent citées par les critiques libéraux. Mais les libéraux, dans leur impatience à condamner ce qui est déplaisant dans la culture petite-bourgeoise, ont perdu de vue ce qu’elle a d’estimable. Leur attaque contre « l’Amérique profonde », qui donna lieu en fin de compte à une contre-attaque antilibérale — l’élément principal de l’émergence d’une nouvelle droite — les a rendus aveugles aux aspects positifs de la culture petite-bourgeoise : son réalisme moral, sa compréhension du fait que chaque chose a un prix, son respect des limites, son scepticisme au sujet du progrès. En dépit de tout ce qui a pu être dit contre eux, les petits propriétaires, les artisans, les commerçants et les fermiers — plus souvent victimes que bénéficiaires des « innovations » — ne risquent pas de confondre le pays enchanté du progrès avec le seul et vrai paradis.
- Christopher Lasch, Le Seul et Vrai Paradis. Une histoire de l’idéologie du progrès et de ses critiques

jeudi 7 mai 2020

Le travail de romancier

Le meilleur remède contre ce monde de fous tranquilles, après l'alcool et les femmes, reste encore la littérature. Le bonne, je veux dire.
Malheureusement, si vous comptez vous coucher de bonne humeur, entrer dans une librairie n'est peut-être pas la meilleure idée. Les tables et les tourniquets croulent sous le pire de la production contemporaine : nombrilisme, héros à la française pour qui les idées sont équivalentes à la lutte armée, littérature envisagée comme critique sociale, témoignages d'anonymes, manuels de développement personnel et d'éthique, etc. Plus vraiment de fictions intelligentes. Par contre, vous pouvez, à loisir, apprendre à jardiner et à pratiquer l'astrologie. Si vous êtes plutôt un intellectuel, pourquoi ne pas découvrir la vie d'un présentateur télé, les vertus du libéralisme ou celles de l'homéopathie ?
Comment en sommes-nous arrivés là ? Il faut certainement remonter au tournant des années 50-60. C'était l'époque de l'impossibilité d'écrire. On recyclait ce thème à toutes les sauces. Il fallait cesser d'écrire des romans ou écrire des choses qui n'avaient plus aucun rapport. 
D'un côté, on avait l'échec de la littérature engagée, représenté par le duo comique Sartre-Camus. On ne pouvait plus écrire de romans, genre bourgeois et dépassé, alors il fallait faire de la politique, du journalisme ou de la télévision. De l'autre, on avait les hystériques de la théorie, Nouveau Roman et compagnie, qui s'opposaient à la conception sartrienne de la littérature et prônaient la mise hors-circuit de son contenu factuel et moral.
Dans un autre genre, mais, me semble-t-il, représentatifs de la même tendance de fond, on avait le droit : à l'esthétisme des Hussards (manière d'écrire frivole prônant le plaisir et le dilettantisme), aux grands bourgeois alcooliques qui glosaient sur leur impuissance créative (et sexuelle, reprenant ainsi les thèmes d'Henry Miller) et au groupe Tel Quel qui popularisa le thème de la relation entre code romanesque et domination de la bourgeoisie. L'avant-garde littéraire devenant ipso facto l'avant-garde politique. Joyce et Mallarmé se transformant en écrivains plus "progressistes" qu'Aragon et Zola.
Voilà donc les voix qu'on entendait à l'époque et qui continuent  de structurer la production contemporaine. Vous pouvez jouez chez vous. À votre avis, à quelle catégorie précédemment citée appartiennent ces auteurs : Houellebecq, BHL, Echenoz, Beigbeder et Edouard Louis ?
En marge de tout ce fatras, Michel de Certeau distinguait trois phases de l'opération historiographique, ce qu'il appelait la "phase de documentation", la "phase explicative/compréhensive" et la "phase représentative de mise en forme littéraire ou scripturaire". Dans une interview, Thierry Marignac exprime une idée qui me semble similaire : d'abord il cherche une sous-culture, il l'apprend puis il la restitue dans un récit vraisemblable, original et adéquat.
Présentée de cette façon, l'écriture de romans semble une entreprise pertinente et inépuisable. À condition de faire un tout petit effort pour trouver un sujet valable et le transformer en fiction cohérente. En dépit de tout ce qui a pu être dit contre eux, les artisans du roman sont les moins susceptibles de prendre les lecteurs — plus souvent victimes que bénéficiaires des "innovations" — pour des imbéciles.

vendredi 1 mai 2020

Désertion

Elle a bon dos notre cellule de confiné. Elle fonctionnerait comme une cocotte-minute, maintenant sous pression les hommes, accélérant ainsi la révolution qui vient. (Elle n'en fini d'ailleurs jamais de venir, la révolution. Peine-à-jouir !) 
Quand les révolutionnaires en chambre pourront s'évader de ce bagne quasi-militaire, ils reprendront leur vie en main. Adieu les conventions, le prévisible, l'ordinaire, bonjour les voyages exotiques, la philosophie asiatique, l'auto-gestion, la sexualité libre, la drogue et la liberté ! Things get too straight, I can't bear it ! Il y aurait beaucoup à dire sur la "subversion" du mode de vie hédoniste et marginal. Ce qui me fascine le plus c'est l'obsession du voyage. Quand j'entends des jeunes gens se vanter d'avoir côtoyé des Indiens ou des Vietnamiens pendant plusieurs mois, j'imagine un rejeton d'une bonne famille bourgeoise qui se gargariserait avec extase d’idéaux populistes (1) parce qu'il a passé quelques mois à travailler à l'usine. On prend une bonne dose d'exotisme, cocktail apparemment similaire à l'association Seconal-BenzedrineMais vous ne faites pas partie de la Beat Generation ! Vous ne connaissez ni la censure, ni les difficultés à publier, ni le mépris, ni la controverse, ni l'hostilité, ni les menaces, ni la violence. Tant mieux, d'ailleurs. Avouons que ce ne sont pas des situations agréables. Beaucoup partent voir ailleurs ce qu'avec des bon yeux et un peu de patience il était possible de voir sans quitter son quartier. Dans ce Monde où l'on voudrait se perdre loin des routes - mais il n'y a même pas de routes (2), pratiquez un peu la désertion intérieure. Ou bien faites du sport. En tout cas, arrêtez de parler politique.


(1) Edouard Limonov, « Discours d’une grande gueule coiffée d’une casquette de prolo »

(2) Julien Torma, Le Grand Troche

mercredi 29 avril 2020

A propos de Thierry Marignac

MARIGNAC Thierry
Romancier post-national d’expression française et traducteur (Paris, 1958).

Le dernier roman de TM, L'Icône, est disponible aux éditions L'Arène


A tout seigneur, tout honneur. Puisque c'est chez lui que nous avons piqué l'expression de "dadaïsme spontané des broyeurs de formes". Expression elle-même plus Dada que Dada.



En 1954 Félicien Marceau déclarait : "Dans tout raisonnement sur le roman contemporain, il y a un os. Cet os s’appelle Simenon." Si on continue de creuser, on ne tombe plus sur un os mais sur un bâton de dynamite qui s'appelle Thierry Marignac.

Qu’est-ce qui fait que Marignac est considéré comme un marginal (ou un excentrique, voire plutôt un infréquentable) dans les lettres françaises ? son refus punk de se justifier après la provo de son premier roman, Fasciste ? son amitié - type de relation qui est désormais un pièce à conviction incriminante dans le tribunal de la pensée contemporaine - avec Edouard Limonov ? son intérêt suspect - à une époque où pourtant on fait du refus de l’ethnocentrisme un axiome - pour la Russie, l’Ukraine et les ghettos noirs de Brooklyn ? ou encore, un trop grand professionnalisme en littérature ? Considérer la littérature comme la plus belle entreprise qui soit mais, en même temps, "réduire" le roman à un drame de mots, refuser d’en faire un dazibao, chercher à toucher à l’émotion, à la sensibilité, à la beauté. Ce qu'il fait avec infiniment plus de talent que n’importe quel gratte papier contemporain. Voilà certainement la plus belle provo qu’il pouvait faire.

Condamné également à cause de son audace pour ses passions ? Peut-être. À une époque où la faiblesse, l’invalidité, l’impuissance créatrice et la médiocrité sont devenus des valeurs cardinales, un écrivain qui fait preuve de bonne santé, de vivacité, de virilité et de courage personnel, c’est suspect. Il ne serait pas de droite ton auteur, par hasard ? C’est vrai qu’il a les cheveux courts et qu’il sait boxer, m’enfin. Qu’aurait-on pensé de Malraux, Drieu la Rochelle, Cendrars ou de Roux s’ils publiaient leur premier roman de nos jours ?

Audace pour ses passions, oui ! Contrairement aux écrivains tendance Télérama comme Figaro Littéraire, Marignac ne reste pas vraiment le cul vissé sur sa chaise de bureau à attendre l’inspiration. Non seulement, il se pourrait qu’elle ne vienne pas, disait Tolstoï, mais surtout, à défaut de donner dans le nombrilisme, c’est à l’extérieur qu’on trouve de quoi écrire. Quand on lui offre un travail de traducteur, il va chercher ses auteurs dans le Time Square pre-Giuliani. Quand il commence à s’ennuyer de l’anglo-américain, il s’inscrit aux Langues O’ et va trouver des Russes. En même temps, il décide de plonger dans les profondeurs de l’Ukraine pour en sortir une longue enquête sur les camés et la narcomafia.

Une fois mis de côté la légende du type "sévère, terrible et sans tendresse", reste surtout (et principalement) une oeuvre d'un grande sensibilité, remplie de décrochages poétiques, qui jette un jour sans égal sur notre monde. Une oeuvre réellement artistique : "Tout art véritablement vivant sera irrationnel, primitif et complexe. Il utilisera un langage secret et léguera non pas des documents édifiants, mais des documents paradoxaux" (Hugo Ball, La Fuite hors du temps). P
lus Dada que Dada on vous dit !

Laissez tomber le Canada Dry and get the real stuff ! Lisez Marignac : https://antifixion.blogspot.com


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