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dimanche 12 novembre 2023

Le règne du n'importe quoi

Si la lecture du journal est la prière de l'homme moderne, alors les paroissiens d'aujourd'hui doivent tirer une drôle de tête. Les polémistes, experts, sondologues et éditocrates de tout poil (tiens, mais où sont les journalistes ?) à l'érudition sans limite répondent aux questions les plus lancinantes comme les plus futiles. Ils tirent une réponse de leur chapeau, orientée selon l'obédience du canard, et, sans la regarder plus avant, l'amidonnent et l'archivent telle une vérité révélée. Et pas de rouspétances ! Quel hégélianisme pervers nous fait-il croire qu'il faille relayer toute idée ayant surgi à un moment ou à un autre ?

Allons respirer un peu d'air frais, voyage entre juste colère et abandon désarmant, au côté de Mocky, Dard, Malet and co., cette bande de soudards pas facile à aimer pour les grandes têtes molles Ce qui lie mon œuvre à celle de Frédéric Dard, c’est la haine de l’hypocrisie, le besoin de franchise, même au prix du mauvais goût puisque le mauvais goût, pour beaucoup, c’est dire la véritéCinéma et littérature rigolarde, et quand il faut réaliste, violente et sans concession. Solo, L’Albatros, Un linceul n’a pas de poches, Le Témoin, Y a-t-il un Français dans la salle ?, Le Miraculé, etc, etc. L'amitié au dessus de tout, moquerie franche jamais cynique et tendresse sans mièvrerie. Et puis des femmes nues. Entre anarchisme et conservatisme décomplexé, anars de droite (anathème des anathèmes!), nous choisissons de rester libres et sentimentaux.


lundi 4 avril 2022

En résumé


« Je n'ai pas encore trouvé de drogue qui puisse vous faire planer autant que le fait de s'asseoir à un bureau pour écrire, d'essayer d'imaginer une histoire, aussi bizarre soit-elle, autant que le fait de sortir et de se plonger dans la bizarrerie de la réalité et de faire un petit tour sur l'Autoroute des Fiers. »

- Hunter S. Thompson

lundi 9 novembre 2020

Immigrants as a Weapon : Eduard Limonov and Natalia Medvedeva w/Thierry Marignac

Le dernier épisode du podcast de Yasha Levine et Evgenia Kovda, Immigrants as a Weapon, est tout entier dédié à deux auteurs d'origine soviétique : Edouard Limonov et Natalia Medvedeva. Avec, pour en parler, "l'ami français" de Limonov, Thierry Marignac (autopromotion). 

Il n'est pas utile de rappeler ici qui était Limonov (autopromotion bis). Le cas échéant, on renverra le lecteur vers les nombreux textes que Marignac a déjà consacré à son sujet. 

Une petite reflexion en passant. Limonov, comme le rappelle Marignac, n'a jamais été un romancier dans le sens traditionnel du terme. Il n'écrivait que sa propre biographie. Mais alors : comment se fait-il que ses ouvrages échappent au narcissisme et à la futilité du genre autobiographique ? In fine, ne s'agit-il pas - suprême insulte - d'un auteur autoficitonnel comme les autres ?

Long story short : bien sûr que non. Limonov n'a rien à voir avec ces malades du journal intime qui colonisent nos librairies. Comme le rappelait déjà Victor Chklovski dans sa Technique du métier d'écrivain (1927) : "Les écrivains professionnels d'aujourd'hui  souffrent du même défaut, qui, dans leurs écrits, parlent beaucoup trop l'un de l'autre et de leurs états d'âme personnels. [...] Ils ne voient plus les choses mais leur voisin."

Limonov était un exilé international, toujours à contre-pied. Voyou puis poète en URSS, immigré soviet aux USA sans être dissident, chouchou de la gauche caviar à Paris voué aux gémonies après ses prises de positions sur la guerre en Yougoslavie, opposant politique atypique dans la Russie privatisée. C'est cet esprit de contradiction, ce souffle punk, qui lui offrait son si singulier rapport au monde. Il avait cette capacité (si littéraire) de voir les choses comme si elles n'avaient jamais été vu avant et il pouvait les placer sous un jour inédit. Les gens (a fortiori les résidents du Grand Hospice occidental) ne savent pas voir ce qui les entourent.

Peu importe qu'il manquât d'imagination au point de ne chroniquer que sa vie, ses voyages et ses opinions : il le faisait avec tant de talent et d'intelligence.

Les livres de Medvedeva sont plus difficiles à trouver en français. On se consolera en lisant ses poèmes, traduits, encore une fois, par Marignac.

Suivez également le travail journalistique de Yasha Levine.

jeudi 11 juin 2020

Buy the ticket, take the ride


Est paru récemment le #20 de la revue Beatdom, numéro consacré ce mois-ci aux "post-beats", ces auteurs auxquels on attribue, de manière abusive ou non, une filiation beat. Parmi eux, le gentlemen de Louisville, Kentucky, celui qui chassait les lézards dans les casinos de Las Vegas, le freak de Woody Creek, le journaliste hors la loi, j'ai nommé Hunter S. Thompson.
Il y aurait énormément à dire sur cet auteur légendaire de la "contre-culture" américaine, spécialiste de la Mort du Rêve Américain, pas naïf pour un sou quant à ce dont il était témoin durant les 60s. Et ce modeste dossier n'en aborde même pas le quart de la moitié. Il a cependant le mérite d'apporter des éclaircissements quant à la place qu'occupe HST dans le panthéon de la littérature américaine du 20ème siècle.
Le premier article consacré à ce dernier, "Hunter S. Thompson and the Beat Generation" de David S. Wills, se contente de relater, de manière scolaire mais efficace, les relations qu'il entretenait avec les trois grandes figures beat : Kerouac, Ginsberg et Burroughs. Du point de vue littéraire, le plus proche de lui n'est pas forcément celui qu'on croit... Cet article est également l'occasion de (re)lire les hilarantes nécrologies consacrées à Ginsberg et Burroughs.
Viens ensuite "Chasing Hunter's Literary Persona Through the Pages", une longue interview avec le Dr. Rory Patrick Feehan (qui a consacré une thèse à HST). Interview durant laquelle on apprend que l'héritier journalistique de HST pourrait bien être Matt Taibbi (ex-The eXile, Rolling Stone). Où l'on dit du bien du Outlaw Journalist de William McKeen et du mal de l'affreux Hunter: The Strange and Savage Life of Hunter S. Thompson de la toute aussi affreuse E. Jean Caroll. Où l'on redore également le blason de deux livres tardifs et sous-estimés du bon Dr. Thompson : Kingdom of Fear, son autobiographie, et Hey Rube, la collection de ses articles pour le site de sport ESPN.
On pourra ensuite lire avec profit "The Beaten Generation : Ginsberg, Burroughs, Thompson... and the Battle of Chicago"  de Leon Horton, qui revient sur les incidents de la Convention Démocrate de 1968 à Chicago.
Et enfin "Hunter S. Thompson: Fear and Loathing in Utero" du même Leon Horton, un très beau portrait du jeune HST.
(Indépendamment du "dossier" Thompson, on trouvera également l'article "William S. Burroughs, Timothy Leary, Drugs, and Control : When the Beats Split into the Hippies and the Punks" de Westley Heine, pièce de choix pour comprendre les répercussions du mythique mouvement littéraire).
Espérons que ce numéro permettra à certains de se rappeler à quel point Hunter S. Thompson était l'un des grands écrivains américains du 20ème siècle. Il est vrai que ses frasques et ses frusques ont souvent éclipsé l'auteur, sa grande sensibilité et son réel talent littéraire. Comme, à mon avis, en atteste cette lucide, trop lucide introduction à son premier recueil d'articles, The Great Shark Hunt. 28 ans avant son suicide :


Notes de l'auteur

"L'art est aussi lent que la vie est courte.
Quant au succès il est très lointain. "
J. Conrad

Eh bien... oui, nous voilà repartis.
Mais avant de me mettre au travail, pour ainsi dire, je veux être sûr que j'arriverai à me débrouiller avec cette élégante machine à écrire - (eh oui, on dirait que je m'en sors) -, donc pourquoi ne pas finir rapidement cette liste des œuvres de ma vie et puis foutre le camp de cette ville par l'avion de 11:05 pour Denver ? En effet. Pourquoi pas ?
Mais en attendant, j'aimerais dire, pour votre information, que ça fait vraiment très étrange d'être un écrivain américain de quarante ans dans ce siècle, assis tout seul dans cet énorme immeuble de la Cinquième Avenue de New York, à une heure du matin, la veille de Noël, à trois mille cinq cents kilomètres de chez soi, en train d'établir la table des matières pour un volume de mes propres Œuvres Choisies, dans un bureau avec une grande porte vitrée qui donne sur une vaste terrasse dominant la Fontaine du Plaza.
Très étrange.
J'ai l'impression que je pourrais tout aussi bien être assis là en train de graver l'épitaphe de ma propre pierre tombale... et quand j'aurai fini, il ne me restera plus guère qu'à plonger de cette putain de terrasse dans la Fontaine, vingt-huit étages plus bas, et au moins deux cents mètres de l'autre côté de la Cinquième Avenue.
Personne ne pourrait surpasser un tel numéro.
Pas même moi... et en fait, la seule manière de me sortir de cette sinistre situation une fois pour toutes est de décider délibérément que j'ai déjà vécu et achevé la vie que j'envisageais de vivre - (treize ans de plus, en fait) - et que tout, à partir d'aujourd'hui, sera Une Vie Nouvelle, un truc différent, un spectacle qui s'achève ce soir et commence demain matin.
Si donc je décide de bondir vers la Fontaine après avoir fini cette note, je veux préciser un point, sans équivoque aucune : j'aimerais vraiment faire ce saut, et si je ne le fais pas, je considérerai toujours que c'était une erreur et une occasion manquée, une des très rares fautes graves de ma Première Vie, en train de s'achever.
Et quelle importance après tout ? Je ne vais probablement pas le faire (pour toutes sortes de mauvaises raisons), et je vais sans doute finir cette table des matières, rentrer chez moi pour Noël et devoir y vivre encore une centaine d'années avec ce tissu de conneries que je suis en train de compiler.
Mais, bon Dieu, quelle magnifique sortie... et si je m'y décide, bande de salopards, vous allez devoir vous fendre de quarante-quatre coups de canon en guise d'adiey (ce mot est "adieu", bordel - et je suppose que je ne manœuvre pas cette élégante machine à écrire aussi bien que je le croyais)...
Mais vous savez que je pourrais y arriver, si seulement j'avais un petit peu plus de temps.
N'est-ce pas ?
Oui.

H.S.T. #1, Repose en paix
23/12/1977

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