Si la lecture du journal est la prière de l'homme moderne, alors les paroissiens d'aujourd'hui doivent tirer une drôle de tête. Les polémistes, experts, sondologues et éditocrates de tout poil (tiens, mais où sont les journalistes ?) à l'érudition sans limite répondent aux questions les plus lancinantes comme les plus futiles. Ils tirent une réponse de leur chapeau, orientée selon l'obédience du canard, et, sans la regarder plus avant, l'amidonnent et l'archivent telle une vérité révélée. Et pas de rouspétances ! Quel hégélianisme pervers nous fait-il croire qu'il faille relayer toute idée ayant surgi à un moment ou à un autre ?
Allons respirer un peu d'air frais, voyage entre juste colère et abandon désarmant, au côté de Mocky, Dard, Malet and co., cette bande de soudards pas facile à aimer pour les grandes têtes molles . Ce qui lie mon œuvre à celle de Frédéric Dard, c’est la haine de l’hypocrisie, le besoin de franchise, même au prix du mauvais goût puisque le mauvais goût, pour beaucoup, c’est dire la vérité. Cinéma et littérature rigolarde, et quand il faut réaliste, violente et sans concession. Solo, L’Albatros, Un linceul n’a pas de poches, Le Témoin, Y a-t-il un Français dans la salle ?, Le Miraculé, etc, etc. L'amitié au dessus de tout, moquerie franche jamais cynique et tendresse sans mièvrerie. Et puis des femmes nues. Entre anarchisme et conservatisme décomplexé, anars de droite (anathème des anathèmes!), nous choisissons de rester libres et sentimentaux.
La mythologie rock n’est pas qu’excès glorieux et démentiels. Pendant leur voyage, les têtes d’affiche en Cadillac rose croisent sur leur chemin de nombreux seconds couteaux qui, le moment venu (souvent longtemps après leur mort), deviendront aussi mythiques qu’eux. Une foultitude de groupes quasi-inconnus dont la présence n’est attestée que par une poignée de disques. Certitude d’une présence aussitôt doublée d’un doute lancinant quant à cette réalité : pas ou peu de photos du groupe, pas ou peu d’enregistrement. Le disque n’est qu’un grésillement sans image. Et si tout cela n’était qu’un rêve ? Ou une apparition ?
En définitive, le rock est un pays peuplé de fantômes : Robert Johnson en précurseur singulier et génial. Dans un excès de nostalgie socialo-marxiste, je pourrais également évoquer les métiers de l’ombre, ingénieurs du son et autres producteurs-arrangeurs. Ou encore ces foules anonymes aux oreilles abimées par les murs de son. Mais je veux surtout parler de ces artistes ectoplasmiques : des barbares des friches industrielles, avec leur allure d’éternels jeunes hommes bronzés et dépenaillés, disparaissant dans les brumes de la Zone, leurs boots noires foulant lestement la boue; des sorciers érudits, tourneurs de tables, utilisant les télé-sciences pour multiplier les spectres des vivants et des morts; des kids défunts errant sans but, désorientés par les lumière du rock’n’roll, et ne sachant pas où aller pour trouver le repos. La Phrance, pas tout à fait conforme au cliché rock français/vin anglais, compte également dans ses rangs quelques fantômes rock dont - et en bonne position - l’hermétique Yves Adrien.
La sortie récente d’un « röman » (sic) de Cédric Bru, intitulé Le Mystère Yves Adrien, n'est pas seulement l’occasion de se plonger dans la vie de cet absent très présent dans le paysage de la critique rock d’expression française. Il s'agit également de se rappeler d'une époque : Rock & Folk, le gonzo, le novö, etc. En effet, qui se rappelle encore de ces choses-là ? Quelques doux dingues qui se ruinent toujours en disques ? et puis quoi ?
Handicapé par un style hybride moitié biographie, moitié bouillie autofictionnelle (où l’auteur - comme c’est original - met en scène sa propre incapacité à écrire le livre que nous sommes en train de lire), ce « röman » n’est pas dénué d'un certain intérêt historique.
La vie d’Yves Adrien, donc. « C’est l’histoire d’un homme qui a passé plus de temps à se cacher qu’à se montrer. Orchestrant soigneusement ses retraites comme ses retours, il a visé la présence par l’éclipse, la postérité par l’absence, la reconnaissance par l’oubli », nous précise l’auteur. Des disparitions, des retours, des changements aussi.
On passe ainsi des premiers émois West Coast à la révélation électrique - Iggy Pop et les Stooges - introduite par la prose sonique de l'article visionnaire « Je chante le rock électrique » :
Les teenagers préfèrent le bubble-gum au marxisme. C'est heureux. En 1972, on a redécouvert le trip teen et son implication première : l'éphémère.
Et les Stooges, hurlant la punkitude des grands ensembles. Une musique devenue vertige, la plus belle/violente expression du rock urbain. Superbe arrogance d'Iggy crachant son ennui comme on déchire les affiches, lambeau par lambeau.
Et puis l’intuition prophétique de l’homme novö. Cette rencontre du metallic et du disco. Ce dadaïsme eighties, exploitant les arts et techniques des États-Unis d’Amérique pour en tirer une formidable expression libératoire. Un assemblage hybride où le folklore américain et la froideur des machine se confondaient, où l’Amtrak et le Trans-Europ-Express se percutaient, où chaque morceaux de métal, que l’accident avait rendu horriblement tranchants, fendaient l’air produisant un son unique. Iggy Pop, David Bowie, Kraftwerk, Ellie et Jacno, Devo, The Residents, Alan Vega et Suicide, Throbbing Gristle, Cabaret Voltaire.
Afterpunk et Afterwave, NovöPunk et NovöWave : le rock des années quatre-vingt ne se jouera pas seulement dans la rue, mais dans les cerveaux aussi. C'est là le message des industrialistes : le verre et l'acier. Il n'est jamais trop tard pour tout recommencer. Je chante le rock synthétique.
L'oeuvre d'Yves Adrien, outre les néologismes et les gimmicks langagiers, c'est avant tout une attention précise aux sentiments esthétiques, à l'émotion que nous procure non seulement la musique en tant que telle, mais également l'univers qui l'entoure, sa vision.
Pour cela, il a recours à une méthode analogique quasi spenglerienne, opérant des rapprochements improbables « qui voient Sex Machine de James Brown côtoyer l'univers de Mozart, mariant Salzbourg à Please, Please, Please dans une approche quasi poétique, voisine des correspondances baudelairiennes ». Comme chez Spengler, cela peut donner « l'impression d'une culture encyclopédique et d'une compétence à peu près universelle, d'une hauteur et d'une ampleur de vue qui permettent de tout embrasser d'un seul coup d'oeil, d'une puissance de synthèse et d'une virtuosité dans l'organisation des données qui rabaissent au rang de misérables tâcherons les gens qui continuent à utiliser les méthodes traditionnelles de l'analyse historique » (Jacques Bouveresse, «La vengeance de Spengler», in Essai II) alors que cela revient en fin de compte, selon l'expression de Musil, à classer « au nombre des quadrupèdes les chiens, les tables, les chaises et les équations du quatrième degré ». Mais à la différence de l'auteur du Déclin de l'Occident, Yves Adrien n'a que faire des idéologies politiques, il parle de musique et de littérature. Tout est pardonné.
Le corollaire de cette méthode analogique est évidemment l'hyper-référentialité. Comment prétendre à une vue synoptique sans citer les noms, tous les noms, des protagonistes ? « Mettre en coupe réglée toutes les littératures, doctrines et techniques initiatiques, être à soi seul la banque neurone de données, la bibliothèque borgésienne et le terminal spirituel du XXIe siècle », écrit-il dans Rock & Folk.
Érudition, mystère, poésie, dédoublement. Un parcours messianique et prophétique quasiment sans faute (seul bémol : son intérêt pour Houellebecq).
Il faut donc relire ce que « le portier de nuit du punk et le chantre du novö» a écrit. La publication de ce mystère Yves Adrien n'est qu'une excuse. Il faut relire les articles d'Yves Adrien car c'est l'un des meilleurs témoignages (avec les textes de son ami Alain Pacadis) de l'époque Palace, branchitude et post-punk/cold-wave à la française. Il faut les relire car c'est tout simplement fini : le dernier des Mohicans möderne ayant de nouveau disparu dans le désert de béton bleu. Et avec lui, définitivement, toute une époque.
Le dernier épisode du podcast de Yasha Levine et Evgenia Kovda, Immigrants as a Weapon, est tout entier dédié à deux auteurs d'origine soviétique : Edouard Limonov et Natalia Medvedeva. Avec, pour en parler, "l'ami français" de Limonov, Thierry Marignac (autopromotion).
Il n'est pas utile de rappeler ici qui était Limonov (autopromotion bis). Le cas échéant, on renverra le lecteur vers les nombreux textes que Marignac a déjà consacré à son sujet.
Une petite reflexion en passant. Limonov, comme le rappelle Marignac, n'a jamais été un romancier dans le sens traditionnel du terme. Il n'écrivait que sa propre biographie. Mais alors : comment se fait-il que ses ouvrages échappent au narcissisme et à la futilité du genre autobiographique ? In fine, ne s'agit-il pas - suprême insulte - d'un auteur autoficitonnel comme les autres ?
Long story short : bien sûr que non. Limonov n'a rien à voir avec ces malades du journal intime qui colonisent nos librairies. Comme le rappelait déjà Victor Chklovski dans sa Technique du métier d'écrivain (1927) : "Les écrivains professionnels d'aujourd'hui souffrent du même défaut, qui, dans leurs écrits, parlent beaucoup trop l'un de l'autre et de leurs états d'âme personnels. [...] Ils ne voient plus les choses mais leur voisin."
Limonov était un exilé international, toujours à contre-pied. Voyou puis poète en URSS, immigré soviet aux USA sans être dissident, chouchou de la gauche caviar à Paris voué aux gémonies après ses prises de positions sur la guerre en Yougoslavie, opposant politique atypique dans la Russie privatisée. C'est cet esprit de contradiction, ce souffle punk, qui lui offrait son si singulier rapport au monde. Il avait cette capacité (si littéraire) de voir les choses comme si elles n'avaient jamais été vu avant et il pouvait les placer sous un jour inédit. Les gens (a fortiori les résidents du Grand Hospice occidental) ne savent pas voir ce qui les entourent.
Peu importe qu'il manquât d'imagination au point de ne chroniquer que sa vie, ses voyages et ses opinions : il le faisait avec tant de talent et d'intelligence.
Les livres de Medvedeva sont plus difficiles à trouver en français. On se consolera en lisant ses poèmes, traduits, encore une fois, par Marignac.
Suivez également le travail journalistique de Yasha Levine.
"Réalité s'ouvre sur une suite linéaire martelée par des tambours martiaux, le genre de progression qu'affectionnent les bretteurs du ressac punk, sauf qu'une guitare acoustique en maîtrise le thème, en connivence avec la SG qui se retient d'exploser et étaye la structure de notes brumeuses. Puis la basse s'évade et grimpe tel un lierre sur les syncopes, jusqu'à ce que le grain saturé reprenne ses droits et que roule la voix chargée d'alluvions. La différence est faite en moins de trente secondes. Là où hurlent les coyotes urbains, où les imprécateurs iroquois crachent au ciel, Camera Silens entre en matière imprégné de spleen. Le groupe a suffisamment vécu pour mettre ses tourments en musique et raconter leurs tristes corollaires. Déjà, la pochette en dit long avec son marcheur renfrogné. L'ennui, les squats cancéreux, les jeunes qui cherchent une échappatoire et se balancent du Pont de Pierre, voilà l'envers du décors bordelais narré sur les plages de cet album. [...]
Camera Silens maîtrise le tempo, excelle dans le trapu, s'octroie des refrains cavalcades mais retombe toujours sur ses Dr. Martens, preuve en est l'ouverture de "Classe criminelle" : la basse doublée assure simultanément rythmique et mélodie, bien calée sur des tons explosifs qui lâchent la bride à un saxophone expirant sur la scansion du titre, juste avant que ne démarre la machine à pogoter. Ce sax nom de dieu ! Foutu de faire rouler une larme sur les joues burinées des soudards ! L'opus se conclut par l'hymne indispensable "Pour la gloire" et l'on frôle le sans-faute. Réalité s'apprête à entrer dans l'histoire, ce n'est qu'une question de temps et de mentalité.
Et si son écho résonne jusqu'aux nouvelles générations, c'est qu'il exsude ce blues que tous les rude boys et autres hérissons portaient dans leur coeur et que nul autre n'avait su retranscrire."
- Thierry Saltet, "Réalité" in Patrick Scarzello, Camera Silens par Camera Silens
Comme on disait à l'époque, le XXe siècle a débuté avec Marinetti pour se terminer avec "Metallic K.O." des Stooges. Après, tout restait à créer. No future. Mais le future était déjà là. Les jeunes gens mödernes n'avaient pas d'autre choix que de composer avec.
Froissement de métal sur rythmes concassés, romances radioactives en noir et blanc, l'Afterpunk est en marche - du feu sous la glace - et David est son héros.
Quand on discute avec des punks aujourd'hui, on parle plus souvent politique que musique. Merci les Clashs ! Merci les antifas ! On défile République-Bastille-Nation. On se dit lucide. Authentique. On écrit des romans de critique sociale. Beaucoup d'optimisme, de foi en l'avenir, et un peu de connerie.
Et pourtant, à moitié endormi, dans le calme estival d'un dimanche matin, comment ne pas être hostile au militantisme, désengagé de l'engagement, méfiant vis-à-vis des résistants ?
Heureusement, il nous reste nos bières, nos cigarettes et notre Teppaz pour écouter à fond et 400 fois de suite l'unique 45 tours des Olivensteins, "Fier De Ne Rien Faire".
Je n'ai même pas le courage
D'aller pointer au chômage
Oui bien sûr j'ai le bon âge
De pouvoir placer dans ma vie
Tous mes talents inusables
Et mes charmes infinis
C'est dur d'être si feignant
Quand on aime tant l'argent
Je suis fier de ne rien faire
Fier de ne savoir rien faire
Rien faire pas faire
Faut l'faire défaire refaire...
De toute façon, ils n'auraient pas pu faire grand-chose d'autre car le professeur Claude Olievenstein, psychiatre médiatique "spécialiste" des moeurs de la jeunesse et directeur d'une clinique pour toxicomanes, les a stoppés net. Il n'a pas apprécié la publicité pour son patronyme. Dans un des ces nombreux éditoriaux rageurs dans Le Matin de Paris, intitulé "NON AUX PUNKS !", le bon docteur invite à la censure de ce mouvement "crypto-fasciste", de cette jeunesse "mûre pour une aventure totalitaire, cruelle et sanglante". C'est dire s'il n'avait rien capté. Les Olivensteins, des fascistes ? Impossible, trop d'effort à faire. Et puis les pantalons d'uniforme sont toujours trop serrés. Une robe de chambre et un caleçon, c'est tout de même plus agréable.
"Sometimes I sit and think, and sometimes I just sit", mantra bouddhisto-branleur pour spiritualité réellement New Age.
Cette ambiance débraillée, ce truc d'élève qui rêvasse au fond de la classe, près du radiateur, nous rappelle deux grands glandeurs du monde de la Culture : Jean Eustache et Jean-Jacques Schuhl.
"J'ai peine à imaginer deux personnes aussi passives et capables de ne rien faire si longtemps, strictement rien, une longue torpeur dans les bars, que Jean Eustache et moi, du moins en Occident. Non ! C'est pas juste : il jouait, au baccara, beaucoup ! Et puis les filles... beaucoup... de tout : des belles, des moches, des travelos du Bois... N'importe... En rentrant fauché du baccara... Et il a fini par faire un ou deux films. Moi, très longtemps, j'ai continué à ne rien faire. Là-dessus, c'était quand même moi le plus fort, qui ai tenu le plus longtemps. C'est ce qu'il appréciait en moi, je crois, cet aspect ascétique, plus nul que lui. Et puis j'ai cédé à mon tour : il a bien fallu que je commence à vaguement m'y mettre moi aussi... Il n'était plus là, quelques autres non plus, j'étais un peu seul alors à ne rien faire, c'est difficile, je ne suis pas un héros quand même ! Je n'avais plus personne avec qui ne rien dire, ou alors parler pour ne rien dire ! Alors autant un peu travailler, comme les autres.
De toute façon il aimait le rien, le nul, le beaucoup de bruit et puis rien, les foirades, quoi ! Ça devait bien finir comme ça : une annulation. Et bien sûr j'étais complice un ou deux autres, aussi. On voulait lancer un mouvement, nous si immobiles ! Le nullisme ! Il était allé raconter ça au Nouvel Observateur au Festival de Cannes, le nul, le nullisme... n'être rien ! quand il a présenté La Maman et la Putain."
- Jean-Jacques Schuhl à propos de Jean Eustache dans Libération
Le silence éternel des grands espaces infinis vous effraie ? Baissez d'un ton, vous dérangez ma sieste !
Meneur de revue, chanteur à minettes, punk pur et dur, glam travelo, Gardenal, Valium, Nembutal, Librium fort, we like Alain Kan.
Interdit d'antenne et de promotion, puis disparu sur le quai d'une gare, la carrière d'Alain Kan n'est faite que d'absences. Il est la figure en creux du rock français. Cité dans les remerciements d'un livre de Pacadis "pour sa bonne humeur", ami de Daniel Darc, beau-frère de Christophe, il apparait comme un magnifique second rôle, toujours relayé en arrière-plan à cause de ses provocations : croix gammées, épingles à nourrices, discours hitlériens samplés, homosexualité et poudre. Mais, rassurez-vous, heureusement en France on ne se drogue pas.
En pensant à Gazoline, groupe d'Alain Kan, et à Pierre Wolfsohn, batteur de Taxi Girl décédé, Daniel Darc dédiera ainsi un titre, au cours d'un concert de 1985 à Bruxelles : "Pour Pierre-Jean. Pour Pierre. Pour tous les autres junks qui sont morts sans savoir pourquoi. Et pour 1977 et pour la fontaine des innocents. Et pour tous les autres groupes qui se plantent tous les jours".
Plutôt que de regretter cet état de fait, ne faut-il pas reconnaitre que l'oeuvre d'Alain Kan tendait vers cette mise à l'écart ? Que ses chansons ne pouvaient susciter qu'admiration ou dégout véhément ?
Les liens et influences entre rock et littérature sont des lieux communs. Jim Morrison (on peut rappeler la phrase de Philip Seymour "Lester Bangs" Hoffman dans Almost Famous : "Jim Morrison is a drunken buffoon posing as a poet. Give me the Guess Who. They have the courage to BE drunken buffoons, which MAKES them poetic."), Patti Smith, Rimbaud, Baudelaire, etc. Néanmoins, le rire glacial, la voix emplie de fièvre et les textes grotesques d'Alain Kan, tout cela n'est pas sans rappeler un poète, une oeuvre en particulier. Lautréamont et Les Chants de Maldoror.
Peinture de l'artiste Nick Kushner intitulé Maldoror: Satan Seated Upon His Throne qui sert d'illustration à une édition russe des Chants
Quand on écoute "Philo-dodo", "Devine qui vient dîner ce soir ?", "Blacky" et d'autres chansons, on ne peut qu'être frappé par la délectation perverse de l'acte méchant.
Verbalisation de la violence, esthétisation de la cruauté contre les autres, contre soi. Lautréamont parle des "pages sombres et pleines de poison" et des "émanations mortelles de ce livre".
Lautréamont dit également ceci : "J'établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux ; c'est fait. Il s'aperçut ensuite qu'il était né méchant : fatalité extraordinaire ! Il cacha son caractère tant qu'il put, pendant un grand nombre d'années; mais, à la fin, à cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour le sang lui montait à la tête ; jusqu'à ce que, ne pouvant plus supporter une pareille vie, il se jeta résolument dans la carrière du mal...atmosphère douce !" Il ne s'agit pas de faire un parallèle entre Maldoror et l'homme Alain Kan, mais entre Maldoror et le chanteur, l'artiste Alain Kan. Ce dernier démarrant sa carrière comme amoureux transi sur "deux notes de musique", dérivant ensuite lentement vers la "chevalerie de cuir et de sang". Héraut du Mal.
Cette croisade, dans les deux cas, trouvant son achèvement dans une disparition violente, inattendue, inexpliquée.
Pour en revenir à Taxi Girl, leur clavier, Laurent Sinclair, jouera et produira quelques titres sur le dernier album sombre, très sombre, d'Alain Kan, Parfums de nuit... Notamment sur le dernier titre "Schwartz Market" dont les paroles (retranscrites ensuite, avec des trous malheureusement) ne peuvent qu'être l'oeuvre d'un Lautréamont tox made in 77 : "Ce matin-là le ciel était clair entre les tombes. J'avais soif. J'ai toujours soif. Pris de vertige, je bus à toute vitesse mon petit-déjeuner : quatre bonnes gorgées de gin tiède. Ouai, je sais, c'est dur à encaisser le gin, surtout l'estomac vide. La vodka, par contre, c'est plus facile, plus propre, un peu salaud. Je dirais même la Suisse des alcools. Alors que le gin requiert une résolution plus farouche, comme des affinités malsaines avec des kamikazes. Bref, je me suis endormi le nez dans la double-page d'un Playboy usagé. Aïe aïe aïe, la gonzesse "Série Noire", chromée comme un pare-choc. J'ai dû rêver longtemps les doigts agités autour de ma braguette. Trop longtemps. Dehors, une nuit sombre, opaque, griffée de bourrasques s'était faite maîtresse de la ville. De gros nuages épais et menaçants s'engouffraient entre les immeubles aux façades grises et vertes, aux façades dégueulasses de la ville. Chaque flaque d'eau suicidait les enseignes aux néons tarabiscotés. Sex-shop, ???, hôtel du désir, clignotaient dans un vide désespérant. La grande ville continuait son activité nocturne mais aucun traffic n'encombrait le boulevard. À part quelques taxis et z'autos noir et blanc de la police, il n'y avait aucune voiture en action. Toutes étaient rangées en ligne sur le bord du trottoir. Peut-être demain, une de ces machines, aux formes ondulées, offrira à son conducteur une mort métallisée et fera ??? à un jeune adolescent violemment projeté de son Aston Martin, le front incrusté des fragments du pare-brise, couronne de diamants voilée d'une délicate dentelle de sang. Bizarre, bizarre, bizarre, bizarre. Qui a dit bizarre dans l'étrange de mes rêves ? Qui ? Lui ? Vous ? Vous, perdu à des milliers de kilomètres dans la même ville que moi ? Vous étroitement blotti, replié, pelotonné, dans votre lit d'orphelin avec pour compagne une petite fille mongoloïde qui jamais ne vous prêtera sa poupée. Viens, soyons bêtes, décrochons la lune, offrons-nous les trésors interdits. Mais en reste-t-il ? En reste-t-il vraiment de ces trésors cachés comme on en découvre dans les livres d'images ? Oh, douce amie (?), douce Aloïsse (?), il ne faut pas rêver, je rêve, faut pas rêver, la violence des tapins dans la rue. Comprend une bonne fois que tous les culs sont à prendre, que tous les corps sont à vendre. Tant pis si tu détruis ! Tant pis si tu fais du mal ! Regarde, regarde, nous ne sommes que des rats. Bientôt la race humaine sera anéantie, en proie à de vilains malaises. Douleurs terribles, odeurs de bas-fonds. La fosse aux serpents en large veines dans toutes les directions. Les oeufs lacrymogènes vont éclater. Ces rats ne tarderont pas à grandir. Ils nous feront sentir les griffes, leur mâchoire nous chatouillera la rétine, aïe ! ??? Ils iront au Louvre vitrioler le sourire niais de la Joconde, grignoteront les statues de marbre que nous adorons. Adieu dos charnus, adieu belle santé. Les grosses dames aux lunes bien nourries de Rubens seront avalées. Destruction obligatoire et souhaitable. Et toi, gros pédé, ne ris pas. Regarde, regarde ta famille innombrable qui s'avance, ta belle famille de rats. Prépare ton cul. Ton fion, ce monstre à l'allure sage que la Justice n'a pas encore surpris. On va enfin t'enculer, salopard. Déjà que tu jouis. L'idée seule de te faire baiser gonfle ta queue répugnante. Bientôt tu sentiras ces dents te fouiller les intestins. Tu crèveras de douleur affreuse. Pas de pitié sans une sorte de conscience appliquée, disait Artaud. Ton frère rat a de la conscience appliquée. Un flux de sang brûlant te montera à la gorge. Alors, il te plantera l'embout à poppers dans le nez. Vas-y, sniffe et crève, morne pissoire, hangar à merde. Au crépuscule, tes poussières seront balayées par le vent. Et moi, moi j'ai toujours soif. J'ai soif ! J'ai soif ! Oh, l'imagerie du mauvais goût me torture. Je n'ai sous les yeux que le triptyque de Bosch commenté par un Burroughs de passage. Que vais-je pouvoir t'offrir mon amour ? Que vais-je pouvoir t'offrir maintenant que nous somme faits de plastique et que nous avons toujours une éponge humide à coté de la main ? On efface... on efface... on efface... on efface... Il est grand temps de sortir des poubelles du monde entier. Je sais : il faut plastiquer le monde. Comment y parvenir ? Un crime intriguant. Je refuse toute action singulière. Je suis ??? d'une période d'oisiveté insensée et sensuelle. Perpétuelle rencontre de moi avec moi. J'ai déjà envisagé mon suicide et, par conclusion, je dois me détruire moi-même. Ma mort sera un crime, un assassinat, un meurtre sur pied de micro chromé, le visage parfaitement maquillé... maquillé... maquillé..."
"Qu'avons-nous donc à redouter ? Vince "Ziggy Stardust" Taylor est mort, Johnny Thunders a quitté son corps, quant à Alain Z. Kan, punk historique, fondateur de Gazoline, groupe mythique s'il en fût, il a disparu depuis bientôt une année, un peu trop longtemps pour qu'on puisse espérer quelque chose. Alain Z. Kan, qui baisa Bowie, rêva Bardot, écrit les plus/seuls?/beaux (convulsifs) textes français depuis Gainsbourg. "La réalité frappe trop fort !" Eh oui ! La dernière vision qui nous restera de lui sera celle d'un ange sur le quai d'une station de métro au nom idiot : rue de la Pompe ! Never born, never dead, son esprit veille sur nous, kids. Lui aussi faisait partie de cette chevalerie de cuir et de sang. Calice sacré. Il est parfois bien difficile de briser sa vie gratuitement." Daniel Darc, Prémonition, n°9, automne 91.
Bonus. Sujet d'investigation possible : pourquoi les tox sont-ils attirés par le standard "Falling In Love Again" ? Elle a en effet été reprise de manière distordue par Alain Kan, mais également, en allemand, par William S. Burroughs.
En 1979, Olivier Assayas tourne un court-métrage promotionnel de 8 minutes pour le premier 33t de Jacno, produit par le label Dorian - Le Disque moderne (ça ne s'invente pas). Ce film, intitulé Rectangle, deux chansons de Jacno, est tourné dans l'une des tours Perspective du quartier de Beaugrenelle. Gros plans sur des machines, synthétiseurs et boites à rythmes, plans américains de Jacno, élégant, dans un décor du nouveau Paris, immeubles en matériaux bruts, béton et aluminium, grandes baies vitrées, écran titre aussi épuré et géométrique que les mélodies de l'album. Les motifs musicaux et le contexte du clip se répondent l'un l'autre. Au centre : le moderne, thème en vogue s'il en est.
Plus jeune, je m'asseyais dans le square Georges Pompidou (grande figure de la modernité française) de Vincennes, entouré d'immeubles à l'architecture semblable aux tours Perspective (en plus fauchée), pour fumer des cigares. Je pensais souvent à ce petit film. Les pierres incrustées dans le sols et les dalles formaient des motifs circulaires, envoutants. Alors, je contemplais ce décor sur la mélodie d'"Anne cherchait l'amour" ou de "Triangle" et je vivais une émotion esthétique que je pensais définitive.
D'abord connu pour son groupe punk, les Stinky Toys, puis pour le duo qu'il forma avec Elli Medeiros (déjà présente dans les Stinky Toys et qui a eu la carrière qu'on lui connait), Jacno se lance en solo en 79. Il mène en parallèle une carrière de producteur et d'arrangeur, s'occupant, entre autre, de Mathématiques Modernes, du premier 33t de Daho (parcqu'une des maquettes avait, selon lui, un air de John Cale !), de Daniel Darc, d'Higelin... Avec Elli, il participe également à la BO d'un fameux film de Rohmer, Les Nuits de la pleine lune dont une partie de l'action se situe à Lognes, ville nouvelle de Marne-la-Vallé, alors en plein développement urbain. L'architecture moderne encore. Le reste du film se déroulant dans des appartements bourgeois à Paris (les fêtes, la branchitude, Alain Pacadis, Bulle Ogier, le Palace, vous connaissez). Mais c'est l'artiste, auteur-compositeur-interprète, qui m'intéresse.
Si les productions artistiques fin 70, début 80 ont vite tourné au ringard (cold wave, néo-polar, art optique, etc.), pourquoi la musique de Jacno est-elle, me semble-t-il, restée intacte ?Grâce à un usage inédit du matériau sonore. Il utilise les claviers pour composer de véritable thèmes. Des agencements de notes qui se répètent sans pour autant reproduire le même schéma. Il n'y a répétition qu'à travers les variations. Il y a un son Jacno (c'est à peu près aussi intelligent que de dire d'un écrivain qu'il a un style, mais bon...). Des mélodies glacées accrocheuses et des paroles originales et ironiques. Ces dernières ne sont en effet pas en reste. Bien loin d'être de simples compléments à son travail de composition, les textes de Jacno sont le fruit d'un véritable travail d'auteur. Des textes touchants, surréalistes et franchement poétiques. Il multiplie également les exercices de style : l'inventaire à la Prévert avec "Mauvaise humeur" ou "Les Objets" (le premier brille au firmament du genre aux côtés de "Corned Beef" du groupe punk rigolard Bulldozer), le détournement avec "Le Sport", le délire électro-mystique avec sa version de l'Ave Maria...
Dans ses Fiches, au paragraphe 173, Wittgenstein note que "tout un monde se tient dans une phrase musicale". Rien n'est plus vrai pour ce premier album solo de Jacno. Avec sa beauté froide et métallique, il est l'oeuvre d'un jeune homme résolument möderne, pour l'éternité.
Certains appelaient ça la Révolution, d'autres les Troubles. C'est vrai que c'était dur, surtout à Belfast où je vivais avec mes parents. Difficile de faire abstraction du contexte politique dans une ville où, en plus d'affronter l'air froid et la pluie, nos semelles crachant de l'eau sale, nos manteaux et nos pulls de laine transpercés, les papiers gras s'envolaient, portés par le souffle des voitures piégées. Une ville où les murs de la paix, recouverts de graffitis, ne bouchaient pas seulement l'horizon mais notre futur tout entier : join your local unitIRA, up the UVF, à moins que ce ne fût up the INLA,les FTP, fuck the pope, répondant aux FTQ, fuck the queen.
Tous ces slogans nous rappelaient continuellement qu'il n'y avait pas d'espoir pour nous. Aucune solution. Rien à faire. Alors, on essayait de trouver le maximum de choses qui nous apporteraient un peu de plaisir, un instant. Dans cette ville assiégée qu'était Belfast, il était impossible pour un jeune de trouver de la drogue. On se rabattait sur la bière et le cidre bon marché. On sniffait de la colle. C'était vraiment une sale période. Qu'on soit catholique ou non, ce n'étaient pas les statues de la Vierge qui pleuraient et qui saignaient qui aillaient nous redonner espoir.
Et puis, une fièvre incroyable est venue rabattre cette violence dans les brumes du passé. Cette fièvre, elle s'appelait le punk !
En avril 1978 Rudi joue avec la formation anglaise de reggae the Cimarons au Queens Speakeasy et à l'Université Coleraine – d'où ils furent bannis à vie pour avoir été "more trouble than the Stranglers" !
Ce fut un copain de classe qui me fit écouter Rudi pour la première fois. Dans une pochette pliée à la main, se trouvait un 45 tours dont la musique me souffla. Il n'y avait donc pas que la musique country de mes parents et les showbands dans ce foutu pays ?
Après cette écoute décisive, je recherchais avec avidité tout ce qui s'apparentait au punk. J'absorbais comme un buvard le contenu d'Alternative Ustler et des autres fanzines. J'échangeais les disques que j'avais acheté chez Good Vibrations contre ceux qu'on ne pouvait trouver que chez Kyle Leitch, le gérant de Caroline Music. Les Sex Pistols, les Ramones, Iggy Pop et les Stooges, le pub rock de Dr Feelgood et d'Eddie & the Hot Rods.
Avec une bande de copains, on participait à l'élaboration de cette nouvelle conte-culture, étrange et menaçante. On photocopiait les fanzines, on portait les disques à la poste, on chargeait le matériel dans les camionnettes en partance pour un concert à Derry ou ailleurs.
En plein blocus culturel, le pays souffrait d’un manque d’opportunités économiques, d’infrastructures sous-développées et d’une offre artistique rachitique. On remédiait à ça avec les moyens du bord. On avait créé nos réseaux parallèles. Nous n'avions pas grand chose mais nous vivions des moments d'extase extraordinaire. On s'appelait nous-mêmes les "jeunes de Belfast" et nous marchions dans nos rues le regard plein de mépris mais le coeur en joie. Nous respirions à plein poumons cet air, autrefois lourd et humide, de la côte atlantique. Comme des hommes enfin libérés de prison. La vie reprenait parmi les ruines.
I was surprised that anyone could even work out what our songs were called, the way we sometimes introduced them : “ThisonescalledteenagekicksIhopeyoulikeitbutevenifyoudont wedontcareanywayupyourbucket.” - Michael Bradley, Undertones' bassist.
Les patrons de pubs avaient bien trop peur qu'avec nos croix gammées, nos épingles à nourrice et notre tendance à la baston, on fasse fuir leur trop rare clientèle. Ce désoeuvrement des débuts offrit aux dirigeants des lieux les plus sordides une opportunité incroyable. Ceux du Pound de Belfast, l’un des rares bars du centre-ville qui ne cessa jamais d'organiser des concerts, de la Casbah de Derry, du Trident et du Viking de Bangor, plus malins que les autres, avaient su déceler le potentiel de cette masse de buveurs acharnés, quoique mineurs pour la plupart. Comme quoi, le tiroir-caisse ne rend pas forcément antipathique.
Le punk, avec son énergie, n'était pas qu'un moyen de lutter contre l'ennui. Il y avait aussi les filles. Dans notre monde où l’on pouvait se faire passer à tabac (ou pire) pour avoir embrassé une jeune femme ou un jeune homme de la communauté rivale, notre désintérêt total pour les notions ethniques et religieuses offrait une protection inédite à tous les jeunes écoliers en pleine urgence hormonale.
Je me rappelle d'un soir où je draguais une punkette en marge d'un concert de Ruefrex. Était-elle catholique ou protestante ? Dieu seul le sait et, sur le moment, Dieu seul devait s'y intéresser. Trop occupé que j'étais à me perdre dans ses grands yeux bleus. Soudain, du bruit de verre brisé. Surprise, elle tourna la tête. Les autres n'avaient pas pu s'empêcher de foutre le bordel, c'est ça ? Encore une salle où on allait avoir du mal à revenir. Et ils allaient me gâcher mon coup, par dessus le marché. Je vis les yeux de ma punkette s'emplir de terreur. Je me décidais à tourner la tête à mon tour. Des matraques, des uniformes. Dans la pénombre du fond de la salle, on ne distinguait pas très bien de qui il s'agissait. Les hommes verts bouteille se sont frayés un chemin dans la foule. Des policiers ! Pas de miliciens ! Notre soulagement ne fut que de courte durée car, si nous n'allions pas rentrer chez nous la rotule en morceaux, cela ne voulait pas dire que nous n'allions pas nous faire casser la gueule. Je ne sais d'ailleurs toujours pas pourquoi aucun d'entre nous ne s'est jamais fait attraper et vraiment maltraiter. Nous devions être suffisamment minoritaires pour que les paramilitaires, que nous n'amusions certainement pas, nous laissent relativement tranquilles. Les punks se foutaient bien des bombes, des flingues et des tanks. Ce soir-là, tout le monde s'en est bien sorti.
Mes souvenirs les plus vifs sont ceux des concerts dans la station balnéaire de Bangor. Hors saison, une station balnéaire n'est pas seulement vidée de ses touristes, tout le monde semble vieux, la mer, une barrière et la fête foraine, minable. Si cela n'avait pas été pour les Outcasts, Rudi, les Undertones et tous les copains, combien j'aurais préféré ne pas être là. Dans ce décor gris au silence assourdissant. Silence que, le soir venu, nous brisions allègrement dans un fracas électrique où se mêlaient désespoir adolescent inébranlable et gaieté sans frein.
Terri Hooley, sorte de Macolm MacLaren nord-irlandais, mais en plus bienveillant et plus maladroit, devant son magasin de disque Good Vibrations. Il fonde également le label du même nom qui n'était pas le premier label punk en Irlande du Nord mais le plus prolifique.
Cette parenthèse ne dura pas. En 1983, Good Vibrations et le Pound fermèrent leurs portes. Les Stiff Little Fingers et les Undertones se séparèrent. Je pensais que nous étions la génération de la désillusion, celle qui avait compris qu'il ne servait à rien de prendre les armes pour sauver cette île maudite. Mais dans la première moitié des années 80, le conflit se durcit. Les grèves de la faim, la mort de prisonniers républicains.Pour une nouvelle génération d’adolescents, qui n'avaient pas connu les expéditions à Bangor, les bouteilles de Olde English Cider descendues avant les concerts, les cuisses blanches des filles caressées tendrement sous des jupes en tartan, la tentation communautaire était devenue irrésistible. Y compris pour certains d'entre nous. Ceux qu'on avait connu sous le nom de John se faisaient désormais appeler Sean et refusaient de parler aux protestants avec qui ils avaient dansé la veille. Tout était redevenu comme avant. Un désert de pierre, de landes et de tourbières où l'on maniait l'armalite rifle, derrière les haies de rhododendrons et de fuchsias géants.
Au fond, le punk ne pouvait qu'être irlandais. Cette entreprise poétique de désobéissance, de démence et de folie organisée, avait trouvé dans notre île d'éternels colonisés un terreau fertile. Il était devenu, l'espace de quelques années, la bande-son d'une jeunesse fermée aux bienfaits de la civilisation impériale anglaise, comme à ceux du retour à la terre et au sang gaélique, cette brume où tout se doit d'être uniformément vert. Lors d'un concert Terri Hooley s'était emparé du micro pour dire : "New York has the bands, London has the clothes, but Belfast has the reason !" Foin de littérature sentimentale, la grande aventure du XXe siècle ce n'est ni la femme, ni la politique, mais l'amitié. La bande de copains. Et cette question, qui en Ulster avait un goût de larmes et de cendre : comment des hommes qu’une même passion réunit peuvent-ils finir par se séparer ?
Et qu'on ne nous emmerde plus avec ces histoires de look ! Nous avons déjà assez de mal à trouver une chemise propre chaque matin dans notre armoire. Et puis, qu'ils ne nous demandent plus où nous étions quand la tempête soufflait : nous pourrions leur poser la même question, et notre alibi vaut bien le leur. Nous sommes jeunes et fiers, et il nous faut choisir, et le choix est toujours le même : nous serions le problème ou nous serions la solution. John Sinclair avait raison. Oh ! Comprenez-moi ! Il faut faire quelque chose maintenant. Nous avons passé assez de temps à nous regarder dans les miroirs. Assez de temps à dire des choses que nous ne pensions pas vraiment en essayant de faire de jolies phrases. Assez de temps de temps à nous haïr les uns les autres sans grande conviction. Ça ne m'amuse plus. Ça ne peut plus nous amuser ! La vie n'est pas ce qu'on nous faisait croire. Alors ne laissons plus couler dans nos veines que du sang, et ne gardons plus dans notre âme qu'amour. Nous sommes purs, et leurs mensonges n'y changeront rien. Ceux qui nous trouvent ridicules sont si vains ! Ceux qui nous croient puérils sont si vieux ! Nous sommes des boat people, et quand la tempête soufflait nous étions sur les mers, alors que peut-il nous arriver ? De quoi devrions-nous avoir peur ? Il suffit de choisir maintenant. Le ciel s'ouvrira !
- Daniel Darc, avril 84, Paris
(au dos du 12" Nous Sommes Jeunes, Nous Sommes Fiers)