jeudi 7 mai 2020

Le travail de romancier

Le meilleur remède contre ce monde de fous tranquilles, après l'alcool et les femmes, reste encore la littérature. Le bonne, je veux dire.
Malheureusement, si vous comptez vous coucher de bonne humeur, entrer dans une librairie n'est peut-être pas la meilleure idée. Les tables et les tourniquets croulent sous le pire de la production contemporaine : nombrilisme, héros à la française pour qui les idées sont équivalentes à la lutte armée, littérature envisagée comme critique sociale, témoignages d'anonymes, manuels de développement personnel et d'éthique, etc. Plus vraiment de fictions intelligentes. Par contre, vous pouvez, à loisir, apprendre à jardiner et à pratiquer l'astrologie. Si vous êtes plutôt un intellectuel, pourquoi ne pas découvrir la vie d'un présentateur télé, les vertus du libéralisme ou celles de l'homéopathie ?
Comment en sommes-nous arrivés là ? Il faut certainement remonter au tournant des années 50-60. C'était l'époque de l'impossibilité d'écrire. On recyclait ce thème à toutes les sauces. Il fallait cesser d'écrire des romans ou écrire des choses qui n'avaient plus aucun rapport. 
D'un côté, on avait l'échec de la littérature engagée, représenté par le duo comique Sartre-Camus. On ne pouvait plus écrire de romans, genre bourgeois et dépassé, alors il fallait faire de la politique, du journalisme ou de la télévision. De l'autre, on avait les hystériques de la théorie, Nouveau Roman et compagnie, qui s'opposaient à la conception sartrienne de la littérature et prônaient la mise hors-circuit de son contenu factuel et moral.
Dans un autre genre, mais, me semble-t-il, représentatifs de la même tendance de fond, on avait le droit : à l'esthétisme des Hussards (manière d'écrire frivole prônant le plaisir et le dilettantisme), aux grands bourgeois alcooliques qui glosaient sur leur impuissance créative (et sexuelle, reprenant ainsi les thèmes d'Henry Miller) et au groupe Tel Quel qui popularisa le thème de la relation entre code romanesque et domination de la bourgeoisie. L'avant-garde littéraire devenant ipso facto l'avant-garde politique. Joyce et Mallarmé se transformant en écrivains plus "progressistes" qu'Aragon et Zola.
Voilà donc les voix qu'on entendait à l'époque et qui continuent  de structurer la production contemporaine. Vous pouvez jouez chez vous. À votre avis, à quelle catégorie précédemment citée appartiennent ces auteurs : Houellebecq, BHL, Echenoz, Beigbeder et Edouard Louis ?
En marge de tout ce fatras, Michel de Certeau distinguait trois phases de l'opération historiographique, ce qu'il appelait la "phase de documentation", la "phase explicative/compréhensive" et la "phase représentative de mise en forme littéraire ou scripturaire". Dans une interview, Thierry Marignac exprime une idée qui me semble similaire : d'abord il cherche une sous-culture, il l'apprend puis il la restitue dans un récit vraisemblable, original et adéquat.
Présentée de cette façon, l'écriture de romans semble une entreprise pertinente et inépuisable. À condition de faire un tout petit effort pour trouver un sujet valable et le transformer en fiction cohérente. En dépit de tout ce qui a pu être dit contre eux, les artisans du roman sont les moins susceptibles de prendre les lecteurs — plus souvent victimes que bénéficiaires des "innovations" — pour des imbéciles.

mercredi 6 mai 2020

Belfast, 1978

"Are teenage dreams so hard to beat ?"
- The Undertones, "Teenage Kicks"


Certains appelaient ça la Révolution, d'autres les Troubles. C'est vrai que c'était dur, surtout à Belfast où je vivais avec mes parents. Difficile de faire abstraction du contexte politique dans une ville où, en plus d'affronter l'air froid et la pluie, nos semelles crachant de l'eau sale, nos manteaux et nos pulls de laine transpercés, les papiers gras s'envolaient, portés par le souffle des voitures piégées. Une ville où les murs de la paix, recouverts de graffitis, ne bouchaient pas seulement l'horizon mais notre futur tout entier : join your local unit IRAup the UVF, à moins que ce ne fût up the INLA, les FTP, fuck the pope, répondant aux FTQ, fuck the queen
Tous ces slogans nous rappelaient continuellement qu'il n'y avait pas d'espoir pour nous. Aucune solution. Rien à faire. Alors, on essayait de trouver le maximum de choses qui nous apporteraient un peu de plaisir, un instant. Dans cette ville assiégée qu'était Belfast, il était impossible pour un jeune de trouver de la drogue. On se rabattait sur la bière et le cidre bon marché. On sniffait de la colle. C'était vraiment une sale période. Qu'on soit catholique ou non, ce n'étaient pas les statues de la Vierge qui pleuraient et qui saignaient qui aillaient nous redonner espoir.
Et puis, une fièvre incroyable est venue rabattre cette violence dans les brumes du passé. Cette fièvre, elle s'appelait le punk !

En avril 1978 Rudi joue avec la formation anglaise de reggae the Cimarons au Queens Speakeasy et à l'Université Coleraine – d'où ils furent bannis à vie pour avoir été  "more trouble than the Stranglers" !
Ce fut un copain de classe qui me fit écouter Rudi pour la première fois. Dans une pochette pliée à la main, se trouvait un 45 tours dont la musique me souffla. Il n'y avait donc pas que la musique country de mes parents et les showbands dans ce foutu pays ?
Après cette écoute décisive, je recherchais avec avidité tout ce qui s'apparentait au punk. J'absorbais comme un buvard le contenu d'Alternative Ustler et des autres fanzines. J'échangeais les disques que j'avais acheté chez Good Vibrations contre ceux qu'on ne pouvait trouver que chez Kyle Leitch, le gérant de Caroline Music. Les Sex Pistols, les Ramones, Iggy Pop et les Stooges, le pub rock de Dr Feelgood et d'Eddie & the Hot Rods.
Avec une bande de copains, on participait à l'élaboration de cette nouvelle conte-culture, étrange et menaçante. On photocopiait les fanzines, on portait les disques à la poste, on chargeait le matériel dans les camionnettes en partance pour un concert à Derry ou ailleurs.
En plein blocus culturel, le pays souffrait d’un manque d’opportunités économiques, d’infrastructures sous-développées et d’une offre artistique rachitique. On remédiait à ça avec les moyens du bord. On avait créé nos réseaux parallèles. Nous n'avions pas grand chose mais nous vivions des moments d'extase extraordinaire.
On s'appelait nous-mêmes les "jeunes de Belfast" et nous marchions dans nos rues le regard plein de mépris mais le coeur en joie. Nous respirions à plein poumons cet air, autrefois lourd et humide, de la côte atlantique. Comme des hommes enfin libérés de prison. La vie reprenait parmi les ruines.




I was surprised that anyone could even work out what our songs were called, the way we sometimes introduced them : “ThisonescalledteenagekicksIhopeyoulikeitbutevenifyoudont wedontcareanywayupyourbucket.” - Michael Bradley, Undertones' bassist.
Les patrons de pubs avaient bien trop peur qu'avec nos croix gammées, nos épingles à nourrice et notre tendance à la baston, on fasse fuir leur trop rare clientèle. Ce désoeuvrement des débuts offrit aux dirigeants des lieux les plus sordides une opportunité incroyable. Ceux du Pound de Belfast, l’un des rares bars du centre-ville qui ne cessa jamais d'organiser des concerts, de la Casbah de Derry, du Trident et du Viking de Bangor, plus malins que les autres, avaient su déceler le potentiel de cette masse de buveurs acharnés, quoique mineurs pour la plupart. Comme quoi, le tiroir-caisse ne rend pas forcément antipathique. 
Le punk, avec son énergie, n'était pas qu'un moyen de lutter contre l'ennui. Il y avait aussi les filles. Dans notre monde où l’on pouvait se faire passer à tabac (ou pire) pour avoir embrassé une jeune femme ou un jeune homme de la communauté rivale, notre désintérêt total pour les notions ethniques et religieuses offrait une protection inédite à tous les jeunes écoliers en pleine urgence hormonale.
Je me rappelle d'un soir où je draguais une punkette en marge d'un concert de Ruefrex. Était-elle catholique ou protestante ? Dieu seul le sait et, sur le moment, Dieu seul devait s'y intéresser. Trop occupé que j'étais à me perdre dans ses grands yeux bleus. Soudain, du bruit de verre brisé. Surprise, elle tourna la tête. Les autres n'avaient pas pu s'empêcher de foutre le bordel, c'est ça ? Encore une salle où on allait avoir du mal à revenir. Et ils allaient me gâcher mon coup, par dessus le marché. Je vis les yeux de ma punkette s'emplir de terreur. Je me décidais à tourner la tête à mon tour. Des matraques, des uniformes. Dans la pénombre du fond de la salle, on ne distinguait pas très bien de qui il s'agissait. Les hommes verts bouteille se sont frayés un chemin dans la foule. Des policiers ! Pas de miliciens ! Notre soulagement ne fut que de courte durée car, si nous n'allions pas rentrer chez nous la rotule en morceaux, cela ne voulait pas dire que nous n'allions pas nous faire casser la gueule. Je ne sais d'ailleurs toujours pas pourquoi aucun d'entre nous ne s'est jamais fait attraper et vraiment maltraiter. Nous devions être suffisamment minoritaires pour que les paramilitaires, que nous n'amusions certainement pas, nous laissent relativement tranquilles. Les punks se foutaient bien des bombes, des flingues et des tanks. Ce soir-là, tout le monde s'en est bien sorti.
Mes souvenirs les plus vifs sont ceux des concerts dans la station balnéaire de Bangor. Hors saison, une station balnéaire n'est pas seulement vidée de ses touristes, tout le monde semble vieux, la mer, une barrière et la fête foraine, minable. Si cela n'avait pas été pour les Outcasts, Rudi, les Undertones et tous les copains, combien j'aurais préféré ne pas être là. Dans ce décor gris au silence assourdissant. Silence que, le soir venu, nous brisions allègrement dans un fracas électrique où se mêlaient désespoir adolescent inébranlable et gaieté sans frein.

Terri Hooley, sorte de Macolm MacLaren nord-irlandais, mais en plus bienveillant et plus maladroit, devant son magasin de disque Good Vibrations. Il fonde également le label du même nom qui n'était pas le premier label punk en Irlande du Nord mais le plus prolifique. 

Cette parenthèse ne dura pas. En 1983, Good Vibrations et le Pound fermèrent leurs portes. Les Stiff Little Fingers et les Undertones se séparèrent. Je pensais que nous étions la génération de la désillusion, celle qui avait compris qu'il ne servait à rien de prendre les armes pour sauver cette île maudite. Mais dans la première moitié des années 80, le conflit se durcit. Les grèves de la faim, la mort de prisonniers républicains. Pour une nouvelle génération d’adolescents, qui n'avaient pas connu les expéditions à Bangor, les bouteilles de Olde English Cider descendues avant les concerts, les cuisses blanches des filles caressées tendrement sous des jupes en tartan, la tentation communautaire était devenue  irrésistible. Y compris pour certains d'entre nous. Ceux qu'on avait connu sous le nom de John se faisaient désormais appeler Sean et refusaient de parler aux protestants avec qui ils avaient dansé la veille. Tout était redevenu comme avant. Un désert de pierre, de landes et de tourbières où l'on maniait l'armalite rifle, derrière les haies de rhododendrons et de fuchsias géants.


Au fond, le punk ne pouvait qu'être irlandais. Cette entreprise poétique de désobéissance, de démence et de folie organisée, avait trouvé dans notre île d'éternels colonisés un terreau fertile. Il était devenu, l'espace de quelques années, la bande-son d'une jeunesse fermée aux bienfaits de la civilisation impériale anglaise, comme à ceux du retour à la terre et au sang gaélique, cette brume où tout se doit d'être uniformément vert. Lors d'un concert Terri Hooley s'était emparé du micro pour dire : "New York has the bands, London has the clothes, but Belfast has the reason !"
Foin de littérature sentimentale, la grande aventure du XXe siècle ce n'est ni la femme, ni la politique, mais l'amitié. La bande de copains. Et cette question, qui en Ulster avait un goût de larmes et de cendre : comment des hommes qu’une même passion réunit peuvent-ils finir par se séparer ?

mardi 5 mai 2020

Dites-le fort, nous sommes jeunes, nous sommes fiers



Et qu'on ne nous emmerde plus avec ces histoires de look ! Nous avons déjà assez de mal à trouver une chemise propre chaque matin dans notre armoire. Et puis, qu'ils ne nous demandent plus où nous étions quand la tempête soufflait : nous pourrions leur poser la même question, et notre alibi vaut bien le leur. Nous sommes jeunes et fiers, et il nous faut choisir, et le choix est toujours le même : nous serions le problème ou nous serions la solution. John Sinclair avait raison. Oh ! Comprenez-moi ! Il faut faire quelque chose maintenant. Nous avons passé assez de temps à nous regarder dans les miroirs. Assez de temps à dire des choses que nous ne pensions pas vraiment en essayant de faire de jolies phrases. Assez de temps de temps à nous haïr les uns les autres sans grande conviction. Ça ne m'amuse plus. Ça ne peut plus nous amuser ! La vie n'est pas ce qu'on nous faisait croire. Alors ne laissons plus couler dans nos veines que du sang, et ne gardons plus dans notre âme qu'amour. Nous sommes purs, et leurs mensonges n'y changeront rien. Ceux qui nous trouvent ridicules sont si vains ! Ceux qui nous croient puérils sont si vieux ! Nous sommes des boat people, et quand la tempête soufflait nous étions sur les mers, alors que peut-il nous arriver ? De quoi devrions-nous avoir peur ? Il suffit de choisir maintenant. Le ciel s'ouvrira !


- Daniel Darc, avril 84, Paris 
(au dos du 12" Nous Sommes Jeunes, Nous Sommes Fiers)

lundi 4 mai 2020

Limonov, des nouvelles à l'os

"On peut écrire un roman avec mauvais goût, outrance et génie, mais il n'y a pas d'exemple d'une belle nouvelle qui ne soit techniquement réussie", écrit Paul Morand en 1934 dans la préface du volume inaugural de la collection "La Renaissance de la nouvelle", exclusivement consacrée au genre. Paul Morand donne ici sa conception d'un genre littéraire où il estime que le Français, "analyste, méchant et décortiqueur", excelle.
Est-ce un hasard si c'est à Paris qu'Edouard Limonov rédige un grand nombre de ses nouvelles, parues en recueils à la fin des années 1980 ? On peut citer Discours d'une grande gueule coiffée d'une casquette de prolo, ou encore Incidents ordinaires et Cognac Napoléon, Salade Niçoise et quelques histoires qui paraissent dans Playboy. 



Oublions cet hypothétique trait du génie français (nous ferions plus court et condensé que les Anglais, mouais...) et revenons aux textes qui évoquent la vie du jeune écrivain russe, installé à New York et à Paris. 
En quittant l'URSS en 1974, un monde meurt, un autre lui apparaît, celui de l'american way of life, de la Liberté, de l'Occident content de lui. 
"Je préfère de beaucoup la littérature américaine à la littérature russe"déclare Edouard Limonov invité avec d'autres réfugiés par l'université de Los Angeles pour discourir sur Tolstoï, Pouchkine, Gorki, "elle est beaucoup moins encombrée de scories littéraires, plus nette, plus tranchante, sans tout ce fatras culturel que nous autres, Russes, avons reçu en partage."(1) 
Le caractère étrange et singulier du style de Limonov s'est affirmé dans ce sens au contact de New York, plus syncopé, plus précis. Ceci pour une raison simple. Il était bercé par le même rythme que les voyous au chômage qui zonaient dans le Lower East Side : "C'était alors la vague punk, et le meilleur de l'époque étaient les poèmes écrits par Lou Reed, et mes propres textes. L'Esthétique punk est évidente dans les deux cas. Par exemple dans la brièveté, la brutalité, la rapidité, les coupures de Journal d'un raté ". Dans l’introduction de Punk: The Brutal Truth de Hugh Fielder, on peut lire cette phrase : "Punk is not limited to one particular place or time, because punk is really an idea. More than that, punk is an ideal, an urge, an instinct". Dans ces conditions, Limonov est un auteur punk comme on aura rarement été punk.


Les nouvelles de Limonov sont des tranches de vie saignantes. Tout le contraire de la littérature engagée. Il dresse les portraits de personnages divers et fantasques, révélateurs de l'époque, pris sur le vif, que la nouvelle place sous leur jour le plus cru. Cette maîtresse qui l'abandonne à son sort en plein Bronx, ce ministre à la "tête comme s'il avait eu la petite vérole"(2), les écrivains apparatchiks participant aux Journées de la littérature mondiale et bien d'autres encore. Et les instantanés du Journal, quelle richesse d'images, d'émotions ! Quelle lucidité, quelle netteté !
"Pour un poète, quel thème que ce jet d'eau qui ne retombe pas ; quelle pureté dans cet effort coupé de ses causes et de ses effets. Le désintéressement vis-à-vis de ce qui arrive, de tout ce qui, en outre, pourrait arriver, voilà par où la nouvelle s'apparente au poème" dit Morand dans la préface citée plus haut. N'oublions pas que Limonov est d'abord poète.
Bien sûr, il a écrit de nombreux romans, des mémoires, des textes politiques, mais n'est-ce pas dans la forme courte, les nouvelles, les poèmes et les vignettes du Journal d'un raté qu'il a le plus exprimé son génie littéraire ? Y compris dans les chroniques de La Sentinelle assassinée, qu'il devait sans doute imaginer comme relevant de la pensée sociale, on trouve des chefs-d'oeuvre de la nouvelle. La glaçante "L'eau de feu de Satan" m'a marquée pour longtemps.
Je m'en voudrais de recycler mes formules mais à la lecture de dernières chroniques culturelles sur les livres à découvrir pendant le confinement, je m'y sens contraint :  laissez tomber le Canada Dry and get the real stuff ! Ne lisez pas Carrère mais lisez Limonov ! 

(1) Thierry Marignac, "Le poète russe préfère les kids", Libération, mercredi 21 avril 1982
(2) Edouard Limonov, "Discours d'une grande gueule coiffée d'une casquette de prolo"

samedi 2 mai 2020

Angèle

Anecdote savoureuse en ce lendemain de Fête Internationale des Travailleurs. Rapportée par Gérard Genette dans Bardadrac :

Un stand de "littérature" (lisez : de  propagande imprimée) à la Fête de l'Huma, sous le double règne de Maurice et Jeanette. Un militant fait l'article : "Achetez le Manifeste communiste, de Karl Marx, et Angèle, sa femme !" Un autre le pousse du coude, pour lui signaler sa bourde. Croyant avoir compris, il se corrige précipitamment : "... de Karl Marx, et Angèle, sa compagne !" Un autre camarade - ou peut-être le même - croyait savoir que notre emblème était (ce qu'il aurait bien dû être) "l'enclume et le marteau", et apprenait le russe pour lire Marx dans le texte. Un autre, charitable, voulut le tirer de cette méprise. Mais lui, à qui on ne la faisait pas : "Le Capital, de l'allemand, sans blague ? Et Mein Kampf, c'est du yiddish, peut-être ?"

vendredi 1 mai 2020

Désertion

Elle a bon dos notre cellule de confiné. Elle fonctionnerait comme une cocotte-minute, maintenant sous pression les hommes, accélérant ainsi la révolution qui vient. (Elle n'en fini d'ailleurs jamais de venir, la révolution. Peine-à-jouir !) 
Quand les révolutionnaires en chambre pourront s'évader de ce bagne quasi-militaire, ils reprendront leur vie en main. Adieu les conventions, le prévisible, l'ordinaire, bonjour les voyages exotiques, la philosophie asiatique, l'auto-gestion, la sexualité libre, la drogue et la liberté ! Things get too straight, I can't bear it ! Il y aurait beaucoup à dire sur la "subversion" du mode de vie hédoniste et marginal. Ce qui me fascine le plus c'est l'obsession du voyage. Quand j'entends des jeunes gens se vanter d'avoir côtoyé des Indiens ou des Vietnamiens pendant plusieurs mois, j'imagine un rejeton d'une bonne famille bourgeoise qui se gargariserait avec extase d’idéaux populistes (1) parce qu'il a passé quelques mois à travailler à l'usine. On prend une bonne dose d'exotisme, cocktail apparemment similaire à l'association Seconal-BenzedrineMais vous ne faites pas partie de la Beat Generation ! Vous ne connaissez ni la censure, ni les difficultés à publier, ni le mépris, ni la controverse, ni l'hostilité, ni les menaces, ni la violence. Tant mieux, d'ailleurs. Avouons que ce ne sont pas des situations agréables. Beaucoup partent voir ailleurs ce qu'avec des bon yeux et un peu de patience il était possible de voir sans quitter son quartier. Dans ce Monde où l'on voudrait se perdre loin des routes - mais il n'y a même pas de routes (2), pratiquez un peu la désertion intérieure. Ou bien faites du sport. En tout cas, arrêtez de parler politique.


(1) Edouard Limonov, « Discours d’une grande gueule coiffée d’une casquette de prolo »

(2) Julien Torma, Le Grand Troche

Polar pour notre époque

« J’ai vingt ans de maison et laisse moi te dire que le racket c’est bien la dernière chose de vraie dans ce bas monde. Les commissaires passent - et avec eux les ministres, les préfets - mais le racket, lui, reste. Eternel comme une belle statue grecque.
— Ça ne me semble pas très moral quand même.
— Si c’est moral ? Je te parle de tradition et toi tu t’inquiètes de la moral ! Il ne manquerait plus qu’on fasse dans la critique sociale. Redescend, fiston, on n’est pas chez l’Abbé Pierre. De toute façon, tout le monde le fait. Tout le monde le fait mais personne ne dit rien, bien sûr. On a notre pudeur. Allez, gare toi là.



Leur voiture de fonctionnaire stationnée en double file, ils entrèrent dans un pressing. Une forte odeur chimique émanait des vêtements pendus aux cintres. D’après ce que le Ripou avait dit, ils rendaient une "visite de courtoisie" à un petit patron qui faisait sa mauvaise tête et refusait de payer.  
Le Ripou lui fit le coup de l’histoire des mites. Celle qu’on entend dans le Grand Pardon, la copie pied-noir du Parrain : le type du pressing va prendre le manteau d’un client avec son crochet. A peine il le touche, le manteau tombe en poussière. Et qu’est-ce qu’il voit ? Un nuage de mites ! Des mites énormes ! Il touche une veste, pareil. Un pantalon, pareil. Et ainsi de suite, vous avez compris. Evidemment, le type du pressing n’était pas assuré contre les mites. Morale de l’histoire : l’assurance c’est important, alors crache ton pognon.
— L’imprévoyance, voilà le mal du siècle, conclut le Ripou en poussant la porte. Il faut toujours s'assurer. On paye pour être tranquille. 
Dehors, il faisait beau. Un soleil clair accompagné d’un froid sec à vous engourdir le bout des doigts. Des gamins jouaient au ballon sous les rails du métro aérien. Entre les joueurs de bonneteau et les vendeurs à la sauvette.
— Quel boucan ! Oh ! On n’est pas dans la casbah !
— Faut rester dans les quartiers bourgeois, si tu n’aimes pas le bruit. Quand on est entassé à cinq dans une HLM, ça épuise. Et puis il fait beau, il faut bien qu’ils se dépensent ces petits. 
— J’oubliais qu’élever correctement ses gosses, c’est un privilège de classe ! Il a fallu qu’on me refile le seul flic de gauche de tout Paris… Tu voudrais quoi ? Qu’un secrétaire d’Etat vienne les bercer tous les soirs ? Arrête tes conneries.
— J’en ai un peu assez de tes leçons. Qu’est-ce que t’en sais toi de comment on élève un gamin ? Je suis sûr que ça t’ennuierait pas de les cogner. Sympa les gros bras, mais la vie c’est plus compliqué que ça.
— Les parents terrorisés à l’idée d’en arriver là mérite ce qui leur arrive. Faut savoir ce qu’on veut dans la vie. Moi, ce que je veux, c’est le calme.
Tandis qu’ils se disputaient à propos de questions de pédagogie, la rue continuait à vivre, rythmée par les cris des enfants, le cliquetis du métro et les innombrables discussions dont le sens venait se perdre dans la fumée des voitures.
Soudain, le Ripou s’interrompit. Il saisit le bras de son collègue, les yeux écarquillés comme un possédé. Le jeune policier n’eut pas vraiment peur mais la perspective de devoir en venir aux mains pour ces peccadilles ne l’enchantait guère. Surtout que le Ripou était doté d’une charpente plébéienne qui en imposait. Il était grand et large, large surtout. Ce dernier finit par ouvrir la bouche, mettant de la vapeur devant ses lèvres.
— Attend, il est quinze heures et on n’a pas encore mangé chaud. Tu le crois ça ? Le poulet ce n’est pas seulement indispensable dans la rue, c’est aussi très bon dans le couscous. Tu aimes le couscous ? Allez, viens, je t’emmène déjeuner.

(incipit d'un roman policier qui ne verra sans doute jamais le jour)

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