vendredi 3 juin 2022

Poèmes approximatifs


Écrire avec

La crainte de paraître naïf,

La crainte de l’effusion et de la confidence.

Jongler avec

Des petits sujets,

Des idées simples et bien connues.

Rapporter

Des procès-verbaux d’expériences :

La peur et le refus de savoir,

Les coups de boutoir dans les échafaudages intimes,

La rigueur d'un silence qu’on s’impose -

Des sentiments simples et bien connus,

Des sentiments auxquels on reproche d’être vrais et

De n’être que cela.

Écrire

Avec la volonté d’en terminer enfin

Avec des images qui fascinent

Et à certains moments obsèdent,

Avec la volonté d’en terminer enfin 

Avec ce qu’il n’est malheureusement pas possible 

De recommencer.

*

Les hommes partagent leurs sentiments 

Comme de mauvais faussaires écoulent leurs faux billets :

Trop vite et gênés.

Pour s'en débarrasser.

Le poésie, ce blanchiment d’argent.

*

Amour FRAM Tour,
Drame de voyageur immobile,
Toutes les femmes qu’il désirait étaient d’ailleurs.
Elles empruntaient des avions,
Des trains chirurgicaux qui déchiraient l’arrière-pays
À grande vitesse.
Tandis qu’il restait là
À contempler la nouvelle géographie de sa vie,
Ces femmes-kilomètres
Et le tracé planisphérique de leurs allées et venus,
Furtives, 
Tangeantes.
Import-export sentimental asymétrique et dévastateur.
Malgré l’abolition des distances via satellite
Reste l’expérience incarnée du départ d’abord,
De l’absence ensuite.
Pour ne pas leur faire de tort,
Pour ne pas gâcher leur voyage
Il gardait pour lui son chagrin. 

*

Les ballons-sondes nous surveillent

De leurs yeux photo-électriques.

Demain il pleuvra.

Leurs prévisions me privent 

Du goût frais de la mer,

Du vent et de l’iode,

Du bateau en acajou verni,

De ses cheveux ondulés par le sel,

Du maillot de bain

Dont les fibres souples suivent docilement l’anatomie de son corps,

D’entendre l'eau en tomber

Après une averse imprévue.

Y aura-t-il encore de l’imprévu ?


lundi 4 avril 2022

En résumé


« Je n'ai pas encore trouvé de drogue qui puisse vous faire planer autant que le fait de s'asseoir à un bureau pour écrire, d'essayer d'imaginer une histoire, aussi bizarre soit-elle, autant que le fait de sortir et de se plonger dans la bizarrerie de la réalité et de faire un petit tour sur l'Autoroute des Fiers. »

- Hunter S. Thompson

samedi 2 avril 2022

Parenthèse lumineuse

« Le moment idéal réside justement dans cette licence exempte de soucis : c'est le dimanche de la vie, qui nivelle tout et éloigne tout ce qui est mauvais. »
 
- Hegel

La lumière tombait, oblique, à travers les persiennes. De longues zébrures étincelantes s'étalaient paresseusement sur le mobilier intérieur, donnant à l’ensemble un aspect étouffé.  On eut soudain dit que quelqu'un avait coupé le son. La marmaille en patinette, les grosses automobiles qui suent du pétrole irisé, les pochards bruyants, les maraîchers hâbleurs, toute la faune et la flore du vacarme organisé n'avaient pas encore rompu cette solennité antique. Ainsi, cette drôle de lumière des dimanches matins de printemps, illuminant crûment le désert pierreux des rue des Paris, pouvait insuffler à la ville cette sublime sensation de liesse retenue.

Derrière les persiennes, on s'accordait parfaitement à ce rythme silencieux. On entendait juste le tissu des draps. Fier de ne rien faire, l'homme se transforme en voyageur immobile propulsé à tombeau ouvert sur une autoroute mentale hallucinatoire. Rêver, sans autre finalité, au-delà des contingences. 

Les dimanches de la vie, baignés de soleil, sont une Atlantide d'avant les vagues. À l'abri, on y oublie tout : les bilans tactiles d'histoires d'amour déçues, les chutes de la Bourse, la politique, la médiocrité. Délivré de tout accablement, il n'est plus besoin de sortir dans le monde. Cet isolement terrible - quand pourrait-il être aussi beau ?

samedi 26 mars 2022

Businessman blues (1)


« Drôle de vie que nos vies suspendues aux femmes »
- Pierre Drieu La Rochelle, Le Feu follet

Tout en bas du building, sous la pluie, les lumières mêlées des réverbères et du traffic faisaient scintiller les passants. Petites lucioles travailleuses s’agitant entre les cubes de verre. Vue depuis l'épaisse baie vitrée de la salle du conseil d'administration, la vie grenouillante de ce quartier d’affaire - son dynamisme anonyme - se transformait en un spectacle muet

Seul Wilson y avait prêté attention. Les autres membres du conseil semblaient trop occupés à s'imposer mutuellement, photographies à l'appui, le récit de leur dernier voyage d'affaire exotique, sur un mode de dissertation d'écolier type « Racontez vos vacances ». Wilson, qui occupait un poste aussi fondamental qu'obscur d'analyste statistique, ne quittait jamais le siège. Soldat d'arrière-garde - sens de l'exemplarité, absence d'ambition, ardeur à la tâche et engagement total - il était là pour faire son travail et n'attendait aucun bienfait de l'entreprise.

Lors de ces interminables réunions, il regardait ses éminents collègues avec un étonnement toujours renouvelé : leurs façons débraillées, leurs longs cheveux d'artiste soigneusement entretenus, leur joues tannées au soleil d'on ne savait quelle station de ski à la mode, leurs vêtements décontractés, comment de tels zouaves avaient-ils fait pour se retrouver ici ? Ce qui le surprenait le plus c'était la conviction avec laquelle ils cherchaient à gommer la violence du monde de l'entreprise. Cet excès de « bien-vouloir » se manifestait par l'exaltation de l'esprit d'équipe et la sublimation des qualités individuelles, le tout mêlé à un avant-gardisme édulcoré. Les pages et les pages d’écriture comptable étaient rédigées par des scribes qu'on encourageait à se prendre pour des poètes ; les ordres étaient donnés dans une ambiance tape-à-l’oeil de kermesse. Ne manquait plus que les canotiers à rubans tricolores pour parfaire l’image de razzmatazz américain. Mais l'Enfer reste l'Enfer, même joyeux et bigarré.

Dans le reste du gratte-ciel, labyrinthe de bureaux sans fenêtre, les employés somnambules, eux, continuaient de s'abrutir avec des tâches sans raison d’être, ni usage. Leurs esprits n'étaient plus que des chambres d'échos pour soliloques de sensations morcelées et désordonnées. Ils n’avaient évidemment pas les salaires indexés de leurs supérieurs. Néanmoins, ils bénéficiaient de leur camaraderie affectée. « Nous sommes une grande famille, n’est-ce pas ? », grimaçaient-ils dans un sourire figé.

Tandis que la réunion s'éternisait (on abordait un sujet de première importance : fallait-il plus de salles de détente ?), le regard de Wilson se porta par hasard sur une femme. Calme, perdue au milieu des bateleurs suractifs sortis d'écoles de commerce, elle passait inaperçue. Il s'en voulut de ne pas l'avoir remarquée immédiatement. Elle était mince, droite et hâlée, d'une élégance sans seconde qui outrageait magnifiquement la trivialité contemporaine. Cette apparition l'avait d'abord pris par surprise, l'environnement se décomposant, comme dans un vertige, en un complexe de plans et de tonalités vaporeux. Puis, tel un papillon de nuit, il était resté prisonnier de l'éclat de moire de ses bas dont le miroitement redoublait son vertige. Ce corps tendu et blond, porté par l'ondoiement de ses vêtements, semblait hors du temps. Elle portait un collier d’or, ou de simple métal rendu précieux par son cou palpitant.

Les reflets rigides du verre et de l’acier, bien imprimés dans nos esprits, couvrent les mots d’amour et de désir d’un voile de dérisoire. Niaiserie ou cynisme. Quel inconfort alors que de redécouvrir cette drôle de félicité qui pique les nerfs et les muscles. Wilson ne put empêcher une irritation chaleureuse de parcourir sa chair, d’habitude calme et indifférente, lorsque, dépliant avec délicatesse ses paupières si fines, la femme laissa voir ses yeux clairs, couleur de rêve. Elle était belle comme la rencontre fortuite...

Une fois la réunion terminée, tout ce petit monde se dirigea vers une salle de réception pour y savourer du champagne, récompense bien méritée après s'être exténué à inventer de nouvelles règles afin d'imposer un bonheur théorique aux salariés. La femme marchait avec assurance et intégrité, le pas quasi martial. En contemplant sa silhouette nette à la taille étroite se balader au milieu des histrions de la spéculation, Wilson pensa à Nimier : « Je proteste contre le monde moderne, mais j’adore ses femmes minces. » Dans le long couloir oblique, le regard des autres hommes s'attardait aussi sur cette créature sensationnelle. Wilson la désirait de manière abstraite et paisible. Il est des hommes dont la cupidité sexuelle paralyse totalement l’entendement mais Wilson n'était pas de ceux-là. En proie à un « démon de la théorie », pour parler comme les Grecs, il aimait par dessus tout se décortiquer le cerveau sur des problèmes hermétiques de logique mathématique. Plus à l'aise avec les démonstrations formelles qu'avec les femmes, il avait abandonné toute tentative de les séduire.

Il l'aborda néanmoins au détour d'un plateau de fruits de mer. Par curiosité intellectuelle. Ils discutèrent et rirent de bon coeur. Elle était d'une simplicité déconcertante. Wilson se l'était figuré durcie d'ambitions, executive woman au teint moderne bardée de diplômes et de certitudes. Il se trouvait en face d'une terrienne au visage racé.

Il s'attarda de nouveau sur tous les détails lumineux de son corps. Son grain de peau parfait, ses mains aux doigts fuselés, un grain de beauté à la tempe, ses cils en queue de paon s'étirant infiniment vers le ciel azur... Le ridicule suranné de ce blason du corps féminin, par sa beauté concrète, troublait sa volonté indéfectible de s'effacer. Un peu seulement. Il lui était difficile de s’extraire du marécage glacé des chiffres et des théories sans âme où il avait lui-même plongé. Cette splendeur pour lors scandaleusement inaccessible, Wilson la salua poliment et tourna les talons. Malgré les ardeurs sourdes qui lui tordaient le ventre. La seule réponse qu’il avait trouvée appropriée à ce drôle de tourment fut le farouche silence d'un romantisme froid. Amant enraciné dans un monde utilitaire avançant vers un bûcher de sécheresse et de solitude.

Sur les dalles de béton, dans la fraicheur de la nuit encore jeune, le pauvre Wilson se demandait s'il avait bien fait de passer sa vie à réfléchir sans jamais quitter son bureau, à ne prendre que des risques calculés. Après une rapide analyse, il en conclut que ce n'était certainement pas ce soir qu'il apporterait une réponse à ce genre de problèmes définitifs. Il se consola tout de même en se disant que, même enfermé à jamais dans le cul de basse-fosse qui lui servait de cerveau, il pourrait toujours se rappeler de ce qu'il avait ressenti ce jour-là. C’était un privilège insensé qu'à son insu cette femme lui avait offert : le souvenir de l'émotion. Sans doute le dernier qui lui restait.

samedi 8 janvier 2022

Arrivée au terminal croisière

 


Au détour d'un catalogue de peintures d'avant-garde, je tombe sur ce tableau de C. R. W. Nevinson, peintre futuriste anglais : Arrivée à Dunkerque. Comment ne pas penser au dernier et réjouissant roman de Thierry Marignac, Terminal-Croisière

Si Nevinson célèbre le machinisme, le dynamisme et la beauté de la vie moderne, Marignac, par son dessin net et précis de notre époque rampante, en révèle les paradoxes. Dans les deux oeuvres, toujours trône au centre un "bateau neuf enivré de passion humaine laiteuse et électrique" (Wyndham Lewis, "Enemy of the Stars"). Mais d'autres que moi ont mieux parlé de ce roman (voir ici).

Ce tableau, magnifique au demeurant (il semblerait qu'il soit visible à la Tate Galerie), n'était qu'un prétexte pour évoquer à nouveau - et trop rapidement -  ce qui fut sans nul doute le roman de la seconde moitié de 2021.

dimanche 25 juillet 2021

Dimanche

 

Sous un ciel atone, un dimanche de plus venait de s'écouler dans la mégalopole électronique. Les meilleurs ingénieurs du pouvoir en place, avec leurs ogives à particules d'iodure d'argent et d'azote liquide, n'avaient jamais réussi à venir à bout de ce phénomène climatique millénaire : le ciel gris et silencieux du dimanche après-midi.

On en était venu à ignorer le ciel et ses humeurs. L'éclairage urbain simulait parfaitement le plein soleil. Les parcs d'attractions miniatures et les jardin à thèmes mis en place au coeur de la ville occupaient suffisamment l'après-midi des citoyens ordinaires pour qu'ils ne s'en préoccupent pas.

Au loin, des lignes de chemins de fer transportaient des oisifs en vacances permanentes d'un lieu de villégiature à l'autre. Tel un tableau de Chirico, la mystérieuse présence des trains n'était plus visible qu'à l'horizon. Les oisifs, reclus dans ces wagons aérodynamiques en fibre de verre et de carbone, ignoraient également le ciel et sa mélancolie.

Ne restaient alors plus que des hommes et des femmes isolés, accoudés à leur fenêtre, pour se dire que ce ciel déprimant n'était rien en comparaison au néant de la ville, rasée puis redessinée après l'Armageddon télématique. Sa temporalité s'était érodée et elle était réduite à son essence utilitaire et géométrique. Les films de propagande  montrant des citoyens joviaux profitant de places piétonnières et de jardins urbains n'y faisaient rien. Dans une pose méditative, ils portaient une cigarette à leurs lèvres. Une loi sanitaire interdisait la vente d'alcool et de tabac passée l'heure du déjeuner.

Échoués un peu plus que les autres sous ce ciel atone, la progression dramatique de leur existence était suspendue. Oubliés un instant les tourments intérieurs, les drames familiaux déchirants, les futiles affaires qui n'intéressent que les tabloïds et les tribunaux de province. Leur solitude non dissimulée les mettaient à l'abri du regard de Mammon comme de celui du Dieu protestant et puritain. Une intimité désirable.

dimanche 20 juin 2021

Présence des fantômes

La mythologie rock n’est pas qu’excès glorieux et démentiels. Pendant leur voyage, les têtes d’affiche en Cadillac rose croisent sur leur chemin de nombreux seconds couteaux qui, le moment venu (souvent longtemps après leur mort), deviendront aussi mythiques qu’eux. Une foultitude de groupes quasi-inconnus dont la présence n’est attestée que par une poignée de disques. Certitude d’une présence aussitôt doublée d’un doute lancinant quant à cette réalité : pas ou peu de photos du groupe, pas ou peu d’enregistrement. Le disque n’est qu’un grésillement sans image. Et si tout cela n’était qu’un rêve ? Ou une apparition ?

En définitive, le rock est un pays peuplé de fantômes : Robert Johnson en précurseur singulier et génial. Dans un excès de nostalgie socialo-marxiste, je pourrais également évoquer les métiers de l’ombre, ingénieurs du son et autres producteurs-arrangeurs. Ou encore ces foules anonymes aux oreilles abimées par les murs de son. Mais je veux surtout parler de ces artistes ectoplasmiques : des barbares des friches industrielles, avec leur allure d’éternels jeunes hommes bronzés et dépenaillés, disparaissant dans les brumes de la Zone, leurs boots noires foulant lestement la boue; des sorciers érudits, tourneurs de tables, utilisant les télé-sciences pour multiplier les spectres des vivants et des morts; des kids défunts errant sans but, désorientés par les lumière du rock’n’roll, et ne sachant pas où aller pour trouver le repos. La Phrance, pas tout à fait conforme au cliché rock français/vin anglais, compte également dans ses rangs quelques fantômes rock dont - et en bonne position - l’hermétique Yves Adrien.

La sortie récente d’un « röman » (sic) de Cédric Bru, intitulé Le Mystère Yves Adrien, n'est pas seulement l’occasion de se plonger dans la vie de cet absent très présent dans le paysage de la critique rock d’expression française. Il s'agit également de se rappeler d'une époque : Rock & Folk, le gonzo, le novö, etcEn effet, qui se rappelle encore de ces choses-là ? Quelques doux dingues qui se ruinent toujours en disques ? et puis quoi ?


Handicapé par un style hybride moitié biographie, moitié bouillie autofictionnelle (où l’auteur - comme c’est original - met en scène sa propre incapacité à écrire le livre que nous sommes en train de lire), ce « röman » n’est pas dénué d'un certain intérêt historique. 


La vie d’Yves Adrien, donc. « C’est l’histoire d’un homme qui a passé plus de temps à se cacher qu’à se montrer. Orchestrant soigneusement ses retraites comme ses retours, il a visé la présence par l’éclipse, la postérité par l’absence, la reconnaissance par l’oubli », nous précise l’auteur. Des disparitions, des retours, des changements aussi. 


On passe ainsi des premiers émois West Coast à la révélation électrique - Iggy Pop et les Stooges - introduite par la prose sonique de l'article visionnaire « Je chante le rock électrique » :

Les teenagers préfèrent le bubble-gum au marxisme. C'est heureux. En 1972, on a redécouvert le trip teen et son implication première : l'éphémère.


Et les Stooges, hurlant la punkitude des grands ensembles. Une musique devenue vertige, la plus belle/violente expression du rock urbain. Superbe arrogance d'Iggy crachant son ennui comme on déchire les affiches, lambeau par lambeau.

Et puis l’intuition prophétique de l’homme novö. Cette rencontre du metallic et du disco. Ce dadaïsme eighties, exploitant les arts et techniques des États-Unis d’Amérique pour en tirer une formidable expression libératoire. Un assemblage hybride où le folklore américain et la froideur des machine se confondaient, où l’Amtrak et le Trans-Europ-Express se percutaient, où chaque morceaux de métal, que l’accident avait rendu horriblement tranchants, fendaient l’air produisant un son unique. Iggy Pop, David Bowie, Kraftwerk, Ellie et Jacno, Devo, The Residents, Alan Vega et Suicide, Throbbing Gristle, Cabaret Voltaire. 

Afterpunk et Afterwave, NovöPunk et NovöWave : le rock des années quatre-vingt ne se jouera pas seulement dans la rue, mais dans les cerveaux aussi. C'est là le message des industrialistes : le verre et l'acier. Il n'est jamais trop tard pour tout recommencer. Je chante le rock synthétique.

L'oeuvre d'Yves Adrien, outre les néologismes et les gimmicks langagiers, c'est avant tout une attention précise aux sentiments esthétiques, à l'émotion que nous procure non seulement la musique en tant que telle, mais également l'univers qui l'entoure, sa vision.  


Pour cela, il a recours à une méthode analogique quasi spenglerienne, opérant des rapprochements improbables « qui voient Sex Machine de James Brown côtoyer l'univers de Mozart, mariant Salzbourg à Please, Please, Please dans une approche quasi poétique, voisine des correspondances baudelairiennes ». Comme chez Spengler, cela peut donner « l'impression d'une culture encyclopédique et d'une compétence à peu près universelle, d'une hauteur et d'une ampleur de vue qui permettent de tout embrasser d'un seul coup d'oeil, d'une puissance de synthèse et d'une virtuosité dans l'organisation des données qui rabaissent au rang de misérables tâcherons les gens qui continuent à utiliser les méthodes traditionnelles de l'analyse historique » (Jacques Bouveresse, «La vengeance de Spengler », in Essai II) alors que cela revient en fin de compte, selon l'expression de Musil, à classer « au nombre des quadrupèdes les chiens, les tables, les chaises et les équations du quatrième degré ». Mais à la différence de l'auteur du Déclin de l'Occident, Yves Adrien n'a que faire des idéologies politiques, il parle de musique et de littérature. Tout est pardonné.


Le corollaire de cette méthode analogique est évidemment l'hyper-référentialité. Comment prétendre à une vue synoptique sans citer les noms, tous les noms, des protagonistes ? « Mettre en coupe réglée toutes les littératures, doctrines et techniques initiatiques, être à soi seul la banque neurone de données, la bibliothèque borgésienne et le terminal spirituel du XXIe siècle », écrit-il dans Rock & Folk.


Érudition, mystère, poésie, dédoublement. Un parcours messianique et prophétique quasiment sans faute (seul bémol : son intérêt pour Houellebecq). 


Il faut donc relire ce que « le portier de nuit du punk et le chantre du novö » a écrit. La publication de ce mystère Yves Adrien n'est qu'une excuse. Il faut relire les articles d'Yves Adrien car c'est l'un des meilleurs témoignages (avec les textes de son ami Alain Pacadis) de l'époque Palace, branchitude et post-punk/cold-wave à la française. Il faut les relire car c'est tout simplement fini : le dernier des Mohicans möderne ayant de nouveau disparu dans le désert de béton bleu. Et avec lui, définitivement, toute une époque. 

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