mardi 16 juin 2020

Ces viviers où prolifèrent les experts


Une plongée dans l'univers des think tanks et des grilles d’antenne des chaînes d’information continue avec Laurie Anderson.

jeudi 11 juin 2020

Buy the ticket, take the ride


Est paru récemment le #20 de la revue Beatdom, numéro consacré ce mois-ci aux "post-beats", ces auteurs auxquels on attribue, de manière abusive ou non, une filiation beat. Parmi eux, le gentlemen de Louisville, Kentucky, celui qui chassait les lézards dans les casinos de Las Vegas, le freak de Woody Creek, le journaliste hors la loi, j'ai nommé Hunter S. Thompson.
Il y aurait énormément à dire sur cet auteur légendaire de la "contre-culture" américaine, spécialiste de la Mort du Rêve Américain, pas naïf pour un sou quant à ce dont il était témoin durant les 60s. Et ce modeste dossier n'en aborde même pas le quart de la moitié. Il a cependant le mérite d'apporter des éclaircissements quant à la place qu'occupe HST dans le panthéon de la littérature américaine du 20ème siècle.
Le premier article consacré à ce dernier, "Hunter S. Thompson and the Beat Generation" de David S. Wills, se contente de relater, de manière scolaire mais efficace, les relations qu'il entretenait avec les trois grandes figures beat : Kerouac, Ginsberg et Burroughs. Du point de vue littéraire, le plus proche de lui n'est pas forcément celui qu'on croit... Cet article est également l'occasion de (re)lire les hilarantes nécrologies consacrées à Ginsberg et Burroughs.
Viens ensuite "Chasing Hunter's Literary Persona Through the Pages", une longue interview avec le Dr. Rory Patrick Feehan (qui a consacré une thèse à HST). Interview durant laquelle on apprend que l'héritier journalistique de HST pourrait bien être Matt Taibbi (ex-The eXile, Rolling Stone). Où l'on dit du bien du Outlaw Journalist de William McKeen et du mal de l'affreux Hunter: The Strange and Savage Life of Hunter S. Thompson de la toute aussi affreuse E. Jean Caroll. Où l'on redore également le blason de deux livres tardifs et sous-estimés du bon Dr. Thompson : Kingdom of Fear, son autobiographie, et Hey Rube, la collection de ses articles pour le site de sport ESPN.
On pourra ensuite lire avec profit "The Beaten Generation : Ginsberg, Burroughs, Thompson... and the Battle of Chicago"  de Leon Horton, qui revient sur les incidents de la Convention Démocrate de 1968 à Chicago.
Et enfin "Hunter S. Thompson: Fear and Loathing in Utero" du même Leon Horton, un très beau portrait du jeune HST.
(Indépendamment du "dossier" Thompson, on trouvera également l'article "William S. Burroughs, Timothy Leary, Drugs, and Control : When the Beats Split into the Hippies and the Punks" de Westley Heine, pièce de choix pour comprendre les répercussions du mythique mouvement littéraire).
Espérons que ce numéro permettra à certains de se rappeler à quel point Hunter S. Thompson était l'un des grands écrivains américains du 20ème siècle. Il est vrai que ses frasques et ses frusques ont souvent éclipsé l'auteur, sa grande sensibilité et son réel talent littéraire. Comme, à mon avis, en atteste cette lucide, trop lucide introduction à son premier recueil d'articles, The Great Shark Hunt. 28 ans avant son suicide :


Notes de l'auteur

"L'art est aussi lent que la vie est courte.
Quant au succès il est très lointain. "
J. Conrad

Eh bien... oui, nous voilà repartis.
Mais avant de me mettre au travail, pour ainsi dire, je veux être sûr que j'arriverai à me débrouiller avec cette élégante machine à écrire - (eh oui, on dirait que je m'en sors) -, donc pourquoi ne pas finir rapidement cette liste des œuvres de ma vie et puis foutre le camp de cette ville par l'avion de 11:05 pour Denver ? En effet. Pourquoi pas ?
Mais en attendant, j'aimerais dire, pour votre information, que ça fait vraiment très étrange d'être un écrivain américain de quarante ans dans ce siècle, assis tout seul dans cet énorme immeuble de la Cinquième Avenue de New York, à une heure du matin, la veille de Noël, à trois mille cinq cents kilomètres de chez soi, en train d'établir la table des matières pour un volume de mes propres Œuvres Choisies, dans un bureau avec une grande porte vitrée qui donne sur une vaste terrasse dominant la Fontaine du Plaza.
Très étrange.
J'ai l'impression que je pourrais tout aussi bien être assis là en train de graver l'épitaphe de ma propre pierre tombale... et quand j'aurai fini, il ne me restera plus guère qu'à plonger de cette putain de terrasse dans la Fontaine, vingt-huit étages plus bas, et au moins deux cents mètres de l'autre côté de la Cinquième Avenue.
Personne ne pourrait surpasser un tel numéro.
Pas même moi... et en fait, la seule manière de me sortir de cette sinistre situation une fois pour toutes est de décider délibérément que j'ai déjà vécu et achevé la vie que j'envisageais de vivre - (treize ans de plus, en fait) - et que tout, à partir d'aujourd'hui, sera Une Vie Nouvelle, un truc différent, un spectacle qui s'achève ce soir et commence demain matin.
Si donc je décide de bondir vers la Fontaine après avoir fini cette note, je veux préciser un point, sans équivoque aucune : j'aimerais vraiment faire ce saut, et si je ne le fais pas, je considérerai toujours que c'était une erreur et une occasion manquée, une des très rares fautes graves de ma Première Vie, en train de s'achever.
Et quelle importance après tout ? Je ne vais probablement pas le faire (pour toutes sortes de mauvaises raisons), et je vais sans doute finir cette table des matières, rentrer chez moi pour Noël et devoir y vivre encore une centaine d'années avec ce tissu de conneries que je suis en train de compiler.
Mais, bon Dieu, quelle magnifique sortie... et si je m'y décide, bande de salopards, vous allez devoir vous fendre de quarante-quatre coups de canon en guise d'adiey (ce mot est "adieu", bordel - et je suppose que je ne manœuvre pas cette élégante machine à écrire aussi bien que je le croyais)...
Mais vous savez que je pourrais y arriver, si seulement j'avais un petit peu plus de temps.
N'est-ce pas ?
Oui.

H.S.T. #1, Repose en paix
23/12/1977

vendredi 5 juin 2020

Péché d’orgueil


Christian Northeast, Plus grand, meilleur, plus rapide, plus frais, plus vite, 2005

Ces penseurs-là [Thomas Carlyle, Ralph Waldo Emerson, William James, Georges Sorel, G.D.H. Cole, Josiah Royce, Reinhold Niebuhr, Martin Luther King], je le crois, incarnaient la conscience des fractions les plus modestes de la classe moyenne, donnant voix à leurs préoccupations particulières et critiquant leurs vices caractéristiques que sont l’envie, le ressentiment et la servilité. Malgré ces tares, le conservatisme moral de la petite bourgeoisie, son égalitarisme, son respect pour le travail de qualité, sa compréhension de la valeur de la loyauté et sa répugnance face à la tentation du ressentiment sont les fondements sur lesquels les critiques du progrès ont toujours dû s’appuyer s’ils voulaient élaborer ensemble une alternative cohérente à l’orthodoxie régnante.
Je n’ai pas l’intention de minimiser l’étroitesse d’esprit et le provincialisme de la culture des fractions les plus humbles de la classe moyenne ; pas plus que je ne nie le fait qu’elle a engendré racisme, chauvinisme, anti-intellectualisme et toutes les autres plaies si souvent citées par les critiques libéraux. Mais les libéraux, dans leur impatience à condamner ce qui est déplaisant dans la culture petite-bourgeoise, ont perdu de vue ce qu’elle a d’estimable. Leur attaque contre « l’Amérique profonde », qui donna lieu en fin de compte à une contre-attaque antilibérale — l’élément principal de l’émergence d’une nouvelle droite — les a rendus aveugles aux aspects positifs de la culture petite-bourgeoise : son réalisme moral, sa compréhension du fait que chaque chose a un prix, son respect des limites, son scepticisme au sujet du progrès. En dépit de tout ce qui a pu être dit contre eux, les petits propriétaires, les artisans, les commerçants et les fermiers — plus souvent victimes que bénéficiaires des « innovations » — ne risquent pas de confondre le pays enchanté du progrès avec le seul et vrai paradis.
- Christopher Lasch, Le Seul et Vrai Paradis. Une histoire de l’idéologie du progrès et de ses critiques

vendredi 29 mai 2020

Le plus allemand des philosophes français


Heidegger, le philosophe de la Forêt-Noire. Heidegger a kitschifié la philosophie. Je le vois toujours assis sur le banc, devant sa maison de la Forêt-Noire. [...] Heidegger après qui ont couru les générations de la guerre et de l'après-guerre, qui, déjà de son vivant, ont déversé sur lui une avalanche de thèses de doctorats répugnantes et stupides, je le vois toujours assis sur le banc de sa maison à côté de sa femme qui, dans son enthousiasme pervers pour le tricot, lui tricote sans arrêt des mi-bas d'hiver avec la laine, tondue par elle-même, de leurs moutons heideggeriens. Heidegger je ne peux pas le voir autrement qu'assis sur le banc devant sa maison de la Forêt-Noire, à côté de lui sa femme, qui lui a confectionné tous ses mi-bas au tricot et tous ses bonnets au crochet, et qui lui a cuit son pain et tissé ses draps, et qui lui a même fabriqué ses sandales. Heidegger était une tête kitsch [...] un faible penseur préalpin, selon moi, tout juste fait pour la potée philosophique allemande.
- Thomas Bernhard, Maîtres Anciens

Sur certaines photos, Heidegger porte le béret basque. D'où sort cette coiffure ? Pourquoi l'a-t-il adoptée ? Voilà une énigme qu'on aimerait voir résolue. J'ai pas mal voyagé en Allemagne. On peut y faire des milliers de kilomètres et y rencontrer des milliers de personnes sans y apercevoir un seul béret basque. Or, on en voit un, il faut qu'il soit sur le crâne de Heidegger !
- Pierre Bourgeade, L'Objet humain


mardi 26 mai 2020

Les plus grands glandeurs de l'Histoire


Quand on discute avec des punks aujourd'hui, on parle plus souvent politique que musique. Merci les Clashs ! Merci les antifas ! On défile République-Bastille-Nation. On se dit lucide. Authentique. On écrit des romans de critique sociale. Beaucoup d'optimisme, de foi en l'avenir, et un peu de connerie.
Et pourtant, à moitié endormi, dans le calme estival d'un dimanche matin, comment ne pas être hostile au militantisme, désengagé de l'engagement, méfiant vis-à-vis des résistants ?
Heureusement, il nous reste nos bières, nos cigarettes et notre Teppaz pour écouter à fond et 400 fois de suite l'unique 45 tours des Olivensteins, "Fier De Ne Rien Faire".

Je n'ai même pas le courage 
D'aller pointer au chômage 
Oui bien sûr j'ai le bon âge 
De pouvoir placer dans ma vie
Tous mes talents inusables 
Et mes charmes infinis 
C'est dur d'être si feignant 
Quand on aime tant l'argent 

Je suis fier de ne rien faire
Fier de ne savoir rien faire

Rien faire pas faire 
Faut l'faire défaire refaire...

De toute façon, ils n'auraient pas pu faire grand-chose d'autre  car le professeur Claude Olievenstein, psychiatre médiatique "spécialiste" des moeurs de la jeunesse et directeur d'une clinique pour toxicomanes, les a stoppés net. Il n'a pas apprécié la publicité pour son patronyme. Dans un des ces nombreux éditoriaux rageurs dans Le Matin de Paris, intitulé "NON AUX PUNKS !", le bon docteur invite à la censure de ce mouvement "crypto-fasciste", de cette jeunesse "mûre pour une aventure totalitaire, cruelle et sanglante". C'est dire s'il n'avait rien capté. Les Olivensteins, des fascistes ? Impossible, trop d'effort à faire. Et puis les pantalons d'uniforme sont toujours trop serrés. Une robe de chambre et un caleçon, c'est tout de même plus agréable. 

"Sometimes I sit and think, and sometimes I just sit", mantra bouddhisto-branleur pour spiritualité réellement New Age.

Cette ambiance débraillée, ce truc d'élève qui rêvasse au fond de la classe, près du radiateur, nous rappelle deux grands glandeurs du monde de la Culture : Jean Eustache et Jean-Jacques Schuhl.
"J'ai peine à imaginer deux personnes aussi passives et capables de ne rien faire si longtemps, strictement rien, une longue torpeur dans les bars, que Jean Eustache et moi, du moins en Occident. Non ! C'est pas juste : il jouait, au baccara, beaucoup ! Et puis les filles... beaucoup... de tout : des belles, des moches, des travelos du Bois... N'importe... En rentrant fauché du baccara... Et il a fini par faire un ou deux films. Moi, très longtemps, j'ai continué à ne rien faire. Là-dessus, c'était quand même moi le plus fort, qui ai tenu le plus longtemps. C'est ce qu'il appréciait en moi, je crois, cet aspect ascétique, plus nul que lui. Et puis j'ai cédé à mon tour : il a bien fallu que je commence à vaguement m'y mettre moi aussi... Il n'était plus là, quelques autres non plus, j'étais un peu seul alors à ne rien faire, c'est difficile, je ne suis pas un héros quand même ! Je n'avais plus personne avec qui ne rien dire, ou alors parler pour ne rien dire ! Alors autant un peu travailler, comme les autres.
De toute façon il aimait le rien, le nul, le beaucoup de bruit et puis rien, les foirades, quoi ! Ça devait bien finir comme ça : une annulation. Et bien sûr j'étais complice ­ un ou deux autres, aussi. On voulait lancer un mouvement, nous si immobiles ! Le nullisme ! Il était allé raconter ça au Nouvel Observateur au Festival de Cannes, ­le nul, le nullisme... n'être rien ! ­quand il a présenté La Maman et la Putain."
- Jean-Jacques Schuhl à propos de Jean Eustache dans Libération

Le silence éternel des grands espaces infinis vous effraie ? Baissez d'un ton, vous dérangez ma sieste !

samedi 23 mai 2020

Alain Z. Kan, le rubis des nuits parisiennes

Meneur de revue, chanteur à minettes, punk pur et dur, glam travelo, Gardenal, Valium, Nembutal, Librium fort, we like Alain Kan.
Interdit d'antenne et de promotion, puis disparu sur le quai d'une gare, la carrière d'Alain Kan n'est faite que d'absences. Il est la figure en creux du rock français. Cité dans les remerciements d'un livre de Pacadis "pour sa bonne humeur", ami de Daniel Darc, beau-frère de Christophe, il apparait comme un magnifique second rôle, toujours relayé en arrière-plan à cause de ses provocations : croix gammées, épingles à nourrices, discours hitlériens samplés, homosexualité et poudre. Mais, rassurez-vous, heureusement en France on ne se drogue pas.
En pensant à Gazoline, groupe d'Alain Kan, et à Pierre Wolfsohn, batteur de Taxi Girl décédé, Daniel Darc dédiera ainsi un titre, au cours d'un concert de 1985 à Bruxelles : "Pour Pierre-Jean. Pour Pierre. Pour tous les autres junks qui sont morts sans savoir pourquoi. Et pour 1977 et pour la fontaine des innocents. Et pour tous les autres groupes qui se plantent tous les jours".


Plutôt que de regretter cet état de fait, ne faut-il pas reconnaitre que l'oeuvre d'Alain Kan tendait vers cette mise à l'écart ? Que ses chansons ne pouvaient susciter qu'admiration ou dégout véhément ?
Les liens et influences entre rock et littérature sont des lieux communs. Jim Morrison (on peut rappeler la phrase de Philip Seymour "Lester Bangs" Hoffman dans Almost Famous : "Jim Morrison is a drunken buffoon posing as a poet. Give me the Guess Who. They have the courage to BE drunken buffoons, which MAKES them poetic."), Patti Smith, Rimbaud, Baudelaire, etc. Néanmoins, le rire glacial, la voix emplie de fièvre et les textes grotesques d'Alain Kan, tout cela n'est pas sans rappeler un poète, une oeuvre en particulier. Lautréamont et Les Chants de Maldoror.

Peinture de l'artiste Nick Kushner intitulé Maldoror: Satan Seated Upon His Throne qui sert d'illustration à une édition russe des Chants

Quand on écoute "Philo-dodo", "Devine qui vient dîner ce soir ?", "Blacky" et d'autres chansons, on ne peut qu'être frappé par la délectation perverse de l'acte méchant.
Verbalisation de la violence, esthétisation de la cruauté contre les autres, contre soi. Lautréamont parle des "pages sombres et pleines de poison" et des "émanations mortelles de ce livre".
Lautréamont dit également ceci : "J'établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux ; c'est fait. Il s'aperçut ensuite qu'il était né méchant : fatalité extraordinaire ! Il cacha son caractère tant qu'il put, pendant un grand nombre d'années; mais, à la fin, à cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour le sang lui montait à la tête ; jusqu'à ce que, ne pouvant plus supporter une pareille vie, il se jeta résolument dans la carrière du mal... atmosphère douce !" Il ne s'agit pas de faire un parallèle entre Maldoror et l'homme Alain Kan, mais entre Maldoror et le chanteur, l'artiste Alain Kan. Ce dernier démarrant sa carrière comme amoureux transi sur "deux notes de musique", dérivant ensuite lentement vers la "chevalerie de cuir et de sang". Héraut du Mal.



Cette croisade, dans les deux cas, trouvant son achèvement dans une disparition violente, inattendue, inexpliquée.
Pour en revenir à Taxi Girl, leur clavier, Laurent Sinclair, jouera et produira quelques titres sur le dernier album sombre, très sombre, d'Alain Kan, Parfums de nuit... Notamment sur le dernier titre "Schwartz Market" dont les paroles (retranscrites ensuite, avec des trous malheureusement) ne peuvent qu'être l'oeuvre d'un Lautréamont tox made in 77 : "Ce matin-là le ciel était clair entre les tombes. J'avais soif. J'ai toujours soif. Pris de vertige, je bus à toute vitesse mon petit-déjeuner : quatre bonnes gorgées de gin tiède. Ouai, je sais, c'est dur à encaisser le gin, surtout l'estomac vide. La vodka, par contre, c'est plus facile, plus propre, un peu salaud. Je dirais même la Suisse des alcools. Alors que le gin requiert une résolution plus farouche, comme des affinités malsaines avec des kamikazes. Bref, je me suis endormi le nez dans la double-page d'un Playboy usagé. Aïe aïe aïe, la gonzesse "Série Noire", chromée comme un pare-choc. J'ai dû rêver longtemps les doigts agités autour de ma braguette. Trop longtemps. Dehors, une nuit sombre, opaque, griffée de bourrasques s'était faite maîtresse de la ville. De gros nuages épais et menaçants s'engouffraient entre les immeubles aux façades grises et vertes, aux façades dégueulasses de la ville. Chaque flaque d'eau suicidait les enseignes aux néons tarabiscotés. Sex-shop, ???, hôtel du désir, clignotaient dans un vide désespérant. La grande ville continuait son activité nocturne mais aucun traffic n'encombrait le boulevard. À part quelques taxis et z'autos noir et blanc de la police, il n'y avait aucune voiture en action. Toutes étaient rangées en ligne sur le bord du trottoir. Peut-être demain, une de ces machines, aux formes ondulées, offrira à son conducteur une mort métallisée et fera ??? à un jeune adolescent violemment projeté de son Aston Martin, le front incrusté des fragments du pare-brise, couronne de diamants voilée d'une délicate dentelle de sang. Bizarre, bizarre, bizarre, bizarre. Qui a dit bizarre dans l'étrange de mes rêves ? Qui ? Lui ? Vous ? Vous, perdu à des milliers de kilomètres dans la même ville que moi ? Vous étroitement blotti, replié, pelotonné, dans votre lit d'orphelin avec pour compagne une petite fille mongoloïde qui jamais ne vous prêtera sa poupée. Viens, soyons bêtes, décrochons la lune, offrons-nous les trésors interdits. Mais en reste-t-il ? En reste-t-il vraiment de ces trésors cachés comme on en découvre dans les livres d'images ? Oh, douce amie (?), douce Aloïsse (?), il ne faut pas rêver, je rêve, faut pas rêver, la violence des tapins dans la rue. Comprend une bonne fois que tous les culs sont à prendre, que tous les corps sont à vendre. Tant pis si tu détruis ! Tant pis si tu fais du mal ! Regarde, regarde, nous ne sommes que des rats. Bientôt la race humaine sera anéantie, en proie à de vilains malaises. Douleurs terribles, odeurs de bas-fonds. La fosse aux serpents en large veines dans toutes les directions. Les oeufs lacrymogènes vont éclater. Ces rats ne tarderont pas à grandir. Ils nous feront sentir les griffes, leur mâchoire nous chatouillera la rétine, aïe ! ??? Ils iront au Louvre vitrioler le sourire niais de la Joconde, grignoteront les statues de marbre que nous adorons. Adieu dos charnus, adieu belle santé. Les grosses dames aux lunes bien nourries de Rubens seront avalées. Destruction obligatoire et souhaitable. Et toi, gros pédé, ne ris pas. Regarde, regarde ta famille innombrable qui s'avance, ta belle famille de rats. Prépare ton cul. Ton fion, ce monstre à l'allure sage que la Justice n'a pas encore surpris. On va enfin t'enculer, salopard. Déjà que tu jouis. L'idée seule de te faire baiser gonfle ta queue répugnante. Bientôt tu sentiras ces dents te fouiller les intestins. Tu crèveras de douleur affreuse. Pas de pitié sans une sorte de conscience appliquée, disait Artaud. Ton frère rat a de la conscience appliquée. Un flux de sang brûlant te montera à la gorge. Alors, il te plantera l'embout à poppers dans le nez. Vas-y, sniffe et crève, morne pissoire, hangar à merde. Au crépuscule, tes poussières seront balayées par le vent. Et moi, moi j'ai toujours soif. J'ai soif ! J'ai soif ! Oh, l'imagerie du mauvais goût me torture. Je n'ai sous les yeux que le triptyque de Bosch commenté par un Burroughs de passage. Que vais-je pouvoir t'offrir mon amour ? Que vais-je pouvoir t'offrir maintenant que nous somme faits de plastique et que nous avons toujours une éponge humide à coté de la main ? On efface... on efface... on efface... on efface... Il est grand temps de sortir des poubelles du monde entier. Je sais : il faut plastiquer le monde. Comment y parvenir ? Un crime intriguant. Je refuse toute action singulière. Je suis ??? d'une période d'oisiveté insensée et sensuelle. Perpétuelle rencontre de moi avec moi. J'ai déjà envisagé mon suicide et, par conclusion, je dois me détruire moi-même. Ma mort sera un crime, un assassinat, un meurtre sur pied de micro chromé, le visage parfaitement maquillé... maquillé... maquillé..."


"Qu'avons-nous donc à redouter ? Vince "Ziggy Stardust" Taylor est mort, Johnny Thunders a quitté son corps, quant à Alain Z. Kan, punk historique, fondateur de Gazoline, groupe mythique s'il en fût, il a disparu depuis bientôt une année, un peu trop longtemps pour qu'on puisse espérer quelque chose. Alain Z. Kan, qui baisa Bowie, rêva Bardot, écrit les plus/seuls?/beaux (convulsifs) textes français depuis Gainsbourg. "La réalité frappe trop fort !" Eh oui ! La dernière vision qui nous restera de lui sera celle d'un ange sur le quai d'une station de métro au nom idiot : rue de la Pompe ! Never born, never dead, son esprit veille sur nous, kids. Lui aussi faisait partie de cette chevalerie de cuir et de sang. Calice sacré. Il est parfois bien difficile de briser sa vie gratuitement." Daniel Darc, Prémonition,  n°9, automne 91.

Bonus. Sujet d'investigation possible : pourquoi les tox sont-ils attirés par le standard "Falling In Love Again" ? Elle a en effet été reprise de manière distordue par Alain Kan, mais également, en allemand, par William S. Burroughs.
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Librium fort

vendredi 22 mai 2020

Discours du poète aux cheveux les plus courts du monde

Lors d’une promenade dans le VIe arrondissement de Paris, de terrasses en terrasses, le fantôme d’Arthur Cravan vint s’asseoir à mes côtés. Alors que je partageais avec lui un demi de bière, le colosse mystique me rappela une de ses prophéties : « Dans la rue, on ne verra bientôt plus que des artistes et l’on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme. » Puis, il se leva, renversant tables et clients de son imposante stature, et disparut. 
Quel drôle de diagnostic ! Je regardait la place Saint Sulpice où grouillaient des touristes japonais, des galeristes et des employés de banque. Même si l’on peut légitimement se demander si ceux-là n’appartiennent pas en fin de compte à l’ordre des diptères, je suis certain de trouver des hommes forts convenables parmi eux. Et puis d’abord, pourquoi le poète-boxeur était-il venu me hanter moi ? Il est vrai que depuis qu’il s’en est allé pourrir sur les plages du Golfe du Mexique - ou ailleurs, qu’est-ce que j’en sais ? - je pourrai tout à fait prétendre au titre de poète aux cheveux les plus courts du monde. Il devait sans doute penser qu’il serait de ma responsabilité de rappeler aux artistes qu’ils vivaient dans un monde tridimensionnel comme un poing dans la gueule. 
N’ayant pas l’âme d’un prédicateur, je continuais tout de même ma quête dans ce VIe arrondissement, quartier de l’ivresse de notre jeunesse, là où les bars où nous avions nos habitudes ont fermé et où les femmes que nous avons aimé ont disparu sans laisser d’adresse.
Marchant le long d’une rue marchande, forme moderne du Purgatoire de Dante, j’attardais mon regard sur les noms des enseignes. Des créateurs ! Le Suisse avait raison ! J’étais cerné par les créateurs. De mode, de bijoux, de cuisine « fusion ». Que peut-il y avoir à créer dans un tee-shirt ? Si le mot « créateur » s’applique désormais à tout le Sentier réuni, nous sommes foutus. J’avais surtout de la peine pour l’Eglise Saint-Sulpice que je venais de quitter. Si elle savait que son Dieu n’était plus le seul sur le créneau de la création…
En fuyant cette vision cauchemardesque, je passai devant la Société Chimique de France. Je n’y aurais certainement pas fait attention - mon intérêt pour la chimie étant à peu près égal à celui que je porte à la sauvegarde des pigeons ramier de Papouasie-Nouvelle-Guinée - si je ne m’étais pas retrouvé bloqué par une manifestation. Il s’agissait d’un morceau de bravoure post-romantique contre la science. Cette posture un peu surannée, très Université de Vincennes, me fit sourire. Le ridicule des caricatures rend le monde un peu plus léger. Beaucoup d’anciens staliniens et/ou/puis maoïstes des années soixante, ayant virés balladuriens dès que ça n’eût plus payé. Ils étaient également accompagnés d’une masse de jeunes gens méchus, des étudiants.
Les pauvres chimistes, pour qui, je le répète, je n’ai aucune sympathie particulière, écoutaient, impuissants et dépités, ces vieillards habillés de liberty comparer leur institut au Goulag. Le ridicule, vous dis-je.
À les entendre, on avait l’impression que les erlenmeyers et bechers mettaient en danger les fondements mêmes de notre civilisation. Vraiment, le VIe est devenu un quartier-cimetière, entre les fantômes des suicidés de la société et les morts-vivants tendance « poète prend ton luth et me donne un baiser ».
Un vieux qui ressemblait à Philippe Sollers, et qui devait être leur chef ou leur représentant syndical,  s’avança pour prononcer un discours rempli d’une notable quantité d’importance nulle, chère à Lautréamont. Alors que, piéton poli et non aligné, j’essayais de passer discrètement, un des jeunes étudiants se tourna vers moi et m’apostropha :
— Camarade, viens nous rejoindre dans notre lutte contre la tyrannie de la raison !
— Oh, vous savez, répondis-je dans une courageuse tentative de compromis, je n’ai rien de particulier contre la science…
— Quoi ? Tu soutiens la répression froide des puissances de la création et de la vie ? Ne te rends-tu pas compte que l’hégémonie de la rationalité asservit le travailleur au monde mécanisé ?
— Certainement. Mais la logique est tout de même une belle invention, vous ne trouvez pas ?
Que n’avais-je pas dis ! En insinuant que je préférais me servir de ma raison plutôt que l'inverse, j’avais fait du tort à quelque chose d’apparement beaucoup plus essentiel à quoi je n’aurais pas dû toucher. La rage aveugle du sens de l’Histoire se dirigea donc vers mézigue.
— Fasciste ! Petit bourgeois ! Laquais à la solde des puissants ! Carpette devant l’alliance objective de la bourgeoisie capitaliste et de la science!
Ah, heureusement pour eux que je ne mesurais pas un mètre quatre-vingt-dix et n'étais pas plus costaud, comme mon prédécesseur Cravan ! Sinon, comme lui, j’aurais passé ma vie à me battre et j’aurais fait sauter les dernières ratiches de ces vieux caciques de Maisons de la poésie. Mais, la promesse, dans un futur très proche, d’un limogeage me poussa à emprunter une rue moins fréquentée.
J’étais curieux de savoir ce que ces gens craignaient exactement. Quel sol pouvait bien se dérober sous leurs pieds à cause de la science et de la raison ? L’étude de l’optique n’a pas rendu l’herbe moins verte, disait Musil. Le travail des chimistes, vers qui la meute des sentimentaux se retourna une fois que j’eus disparu de leur champ de vision, n’a pas fait disparaitre la magie des premiers flocons de neige. Mon stoïcisme naïf me fait dire que nous avons un contrôle absolu sur nos représentations. Mais comme le volontarisme, l'individualisme éthique et l’apolitisme sont des valeurs petites-bourgeoises, je resterai à jamais hermétique à la révolution qui vient.
Il commença doucement à tomber du ciel une fine poussière blanche. De la neige. Je faillis bien, comme le gamin imbécile que je suis resté, provocateur et rigolard, tirer la langue pour en happer quelques flocons. Cela me fit sourire.

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